L'OEUVRE ET LA VIE
D'EUGÈNE DELACROIX
DE «L'OPINION NATIONALE»
Monsieur,
Je voudrais, une
fois encore, une fois suprême, rendre hommage au génie d'Eugène Delacroix, et
je vous prie de vouloir bien accueillir dans votre journal ces quelques pages
où j'essaierai d'enfermer, aussi brièvement que possible, l'histoire de son
talent, la raison de sa supériorité, qui n'est pas encore, selon moi,
suffisamment reconnue, et enfin quelques anecdotes et quelques observations
sur sa vie et son caractère.
J'ai eu le bonheur
d'être lié très jeune (dès 1845, autant que je peux me souvenir1)
avec l'illustre défunt, et dans cette liaison, d'où le respect de ma part et
l'indulgence de la sienne n'excluaient pas la confiance et la familiarité
réciproques, j'ai pu à loisir puiser les notions les plus exactes, non
seulement sur sa méthode, mais aussi sur les qualités les plus intimes de sa
grande âme.
Vous n'attendez pas,
monsieur, que je fasse ici une analyse détaillée des œuvres de Delacroix, Outre
que chacun de nous l'a faite, selon ses forces et au fur et à mesure que le
grand peintre montrait au public les travaux successifs de sa pensée, le
compte en est si long, qu'en accordant seulement quelques lignes à chacun de
ses principaux ouvrages, une pareille analyse remplirait presque un volume.
Qu'il nous suffise d'en exposer ici un vif résumé.
Ses peintures
monumentales s'étalent dans le Salon du
Roi à la Chambre des députés, à la bibliothèque de la Chambre des députés,
à la bibliothèque du palais du Luxembourg, à la galerie d'Apollon au Louvre, et
au
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Salon de la Paix à
l'Hôtel de Ville1. Ces décorations comprennent une masse énorme de
sujets allégoriques, religieux et historiques, appartenant tous au domaine le
plus noble de l'intelligence. Quant à ses tableaux dits de chevalet, ses
esquisses, ses grisailles, ses aquarelles, etc., le compte monte à un chiffre
approximatif de deux cent trente-six.
Les grands sujets
exposés à divers Salons sont au
nombre de soixante-dix-sept. Je tire ces notes du catalogue que M. Théophile
Silvestre a placé à la suite de son excellente notice sur Eugène Delacroix,
dans son livre intitulé : Histoire des
peintres vivants2.
J'ai essayé plus
d'une fois, moi-même, de dresser cet énorme catalogue; mais ma patience a été
brisée par cette incroyable fécondité, et, de guerre lasse, j'y ai renoncé3.
Si M. Théophile Silvestre s'est trompé, il n'a pu se tromper qu'en moins.
Je crois, monsieur,
que l'important ici est simplement de chercher la qualité caractéristique du
génie de Delacroix et d'essayer de la définir; de chercher en quoi il diffère
de ses plus illustres devanciers, tout en les égalant; de montrer enfin, autant
que la parole écrite le permet, l'art magique grâce auquel il a pu traduire la parole par des images plastiques plus
vives et plus approximantes4 que11 celles d'aucun
créateur de même profession, — en un mot, de quelle spécialité6 la Providence avait chargé Eugène Delacroix
dans le développement historique de la Peinture.
Qu'est-ce que
Delacroix ? Quels furent son rôle et son devoir en ce monde, telle est la
première question à examiner. Je serai bref et j'aspire à des conclusions
immédiates. La Flandre a Rubens; l'Italie a Raphaël et Véronèse; la France a
Lebrun, David et Delacroix6.
Un esprit
superficiel pourra être choqué, au premier aspect, par l'accouplement de ces
noms, qui représentent des qualités et des méthodes si différentes. Mais un œil
spirituel plus attentif verra tout de suite qu'il y a entre tous une parenté
commune, une espèce de fraternité ou de cousinage dérivant de leur amour du
grand, du
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national, de
l'immense et de l'universel, amour qui s'est toujours exprimé dans la peinture
dite décorative ou dans les grandes machines.
Beaucoup d'autres,
sans doute, ont fait de grandes machines,
mais ceux-là que j'ai nommés les ont faites de la manière la plus propre à
laisser une trace éternelle dans la mémoire humaine. Quel est le plus grand de
ces grands hommes si divers ? Chacun peut décider la chose à son gré, suivant
que son tempérament le pousse à préférer 1 abondance prolifique, rayonnante,
joviale presque, de Rubens, la douce majesté et l'ordre eurythmique de Raphaël,
la couleur paradisiaque et comme d'après-midi de Véronèse, la sévérité austère
et tendue de David, ou la faconde dramatique et quasi littéraire de Lebrun.
Aucun de ces hommes
ne peut être remplacé; visant tous à un but semblable, ils ont employé des
moyens différents tirés de leur nature personnelle. Delacroix, le dernier venu,
a exprimé avec une véhémence et une ferveur admirables, ce que les autres
n'avaient traduit que d'une manière forcément incomplètea. Au
détriment de quelque autre chose peut-être, comme eux-mêmes avaient fait
d'ailleurs ? C'est possible; mais ce n'est pas la question à examiner1.
Bien d'autres que
moi ont pris soin de s'appesantir sur les conséquences fatales d'un génie
essentiellement personnel; et il serait bien possible aussi, après tout, que
les plus belles expressions du génie, ailleurs que dans le ciel pur,
c'est-à-dire sur cette pauvre terre, où la perfection elle-même est
imparfaite, ne pussent être obtenues qu'au prix d'un inévitable sacrifice.
Mais enfin,
monsieur, direz-vous sans doute, quel est donc ce je ne sais quoi de mystérieux
que Delacroix, pour la gloire de notre siècle, a mieux traduit qu'aucun autre ?
C'est l'invisible, c'estb l'impalpable, c'est le rêve, c'est les
nerfs, c'est Y âme ; et il a fait
cela, — observez-le bien, — monsieur, sans autres moyens que le contour et la
couleur; il l'a fait mieux que pas un; il l'a fait avec la perfection d'un
peintre consommé, avec la rigueur d'un littérateur subtil, avec l'éloquence
d'un musicien passionné. C'est, du reste, un des diagnostics de l'état
spirituel de notre siècle que les arts aspirent, sinon à se suppléer l'un
l'autre, du moins à se prêter réciproquement des forces nouvelles.
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Delacroix est le
plus suggestif de tous les peintres,
celui dont les œuvres, choisies même parmi les secondaires et les inférieures,
font le plus penser, et rappellent à la mémoire le plus de sentiments et de
pensées poétiques déjà connus, mais qu'on croyait enfouis pour toujours dans la
nuit du passé.
L'œuvre de Delacroix
m'apparaît quelquefois comme une espèce de mnémotechnie1 de la
grandeur et de la passion native de l'homme universel. Ce mérite très
particulier et tout nouveau de M. Delacroix, qui lui a permis d'exprimer,
simplement avec le contour, le geste de l'homme, si violent qu'il soit, et avec
la couleur ce qu'on pourrait appeler l'atmosphère du drame humain, ou l'état de
l'âme du créateur, — ce mérite tout original a toujours rallié autour de lui
les sympathies des poètes;
eta si,
d'une pure manifestation matérielle il était permis de tirer une vérification
philosophique, je vous prierais d'observer, monsieur, que, parmi la foule
accourue pour lui rendre les suprêmes honneurs, on pouvait compter beaucoup
plus de littérateurs que de peintres. Pour dire la vérité crue, ces derniers ne
l'ont jamais parfaitement compris.
Et en cela, quoi de
bien étonnant, après tout ? Ne savons-nous pas que la saison des Michel-Ange,
des Raphaël, des Léonard de Vinci, disons même des Reynolds, est depuis longtemps passée, et que le
niveau intellectuel général des artistes a singulièrement baissé ? Il serait
sans doute injuste de chercher parmi les artistes du jour des philosophes, des
poètes et des savants; mais il serait légitime d'exiger d'eux qu'ils
s'intéressassent, un peu plus qu'ils ne font, à la religion, à la poésie et à
la science.
Hors de leurs
ateliers que savent-ils ? qu'aiment-ils ? qu'expriment-ils ? Or, Eugène
Delacroix était, en même temps qu'un peintre épris de son métier, un homme
d'éducation générale, au contraire des autres artistes modernes qui, pour la
plupart, ne sont guère que d'illustres ou d'obscurs rapins, de tristes
spécialistes, vieux
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ou jeunes; de purs
ouvriers, les uns sachant fabriquer des figures académiques, les autres des
fruits, les autres des bestiaux.
Eugène Delacroix
aimait tout, savait tout peindre, et savait goûter tous les genres de talents.
C'était l'esprit le plus ouvert à toutes les notions et à toutes les impressions,
le jouisseur le plus éclectique et le plus impartial.
Grand liseur, cela
va sans dire. La lecture des poètes laissait en lui des images grandioses et
rapidement définies, des tableaux tout faits, pour ainsi dire. Quelque
différent qu'il soit de son maître Guérin par la méthode et la couleur, il a
hérité de la grande école républicaine et impériale l'amour des poètes et je ne
sais quel esprit endiablé de rivalité avec la parole écrite. David, Guérin et
Girodet1 enflammaient leur esprit au contact d'Homère, de Virgile,
de Racine et d'Ossian. Delacroix fut le traducteur émouvant de Shakespeare, de
Dante, de Byron et d'Arioste. Ressemblance importante et différence légère.
Mais entrons un peu
plus avant, je vous prie, dans ce qu'on pourrait appeler l'enseignement du
maître, enseignement qui, pour moi, résulte non seulement de la contemplation
successive de toutes ses œuvres et de la contemplation simultanée de
quelques-unes, comme vous avez pu en jouir à l'Exposition universelle de 18552,
mais aussi de maintes conversations que j'ai eues avec lui3a.
III
Delacroix était
passionnément amoureux de la passion, et froidement déterminé à chercher les
moyens d'exprimer la passion de la manière la plus visible. Dans ce double
caractère, nous trouvons, disons-le en passant, les deux signes qui marquent
les plus solides génies, génies extrêmes qui ne sont guère faits pour plaire
aux âmes timorées, faciles à satisfaire, et qui trouvent une nourriture
suffisante dans les œuvres lâches, molles, imparfaites. Une passion immense,
doublée d'une volonté formidable, tel était l'homme.
Or, il disait sans
cesse :
« Puisque je
considère l'impression transmise à l'artiste
747
par la nature comme
la chose la plus importante à traduire, n'est-il pas nécessaire que celui-ci
soit armé à l'avance de tous les moyens de traduction les plus rapides ? »
II est évident qu'à ses yeux l'imagination
était le don le plus précieux, la faculté la plus importante, mais que cette
faculté restait impuissante et Stérile, si elle n'avait pas à son service une
habileté rapide, qui pût suivre la grande faculté despotique dans ses caprices
impatients. Il n'avait pas besoin, certes, d'activer le feu de son imagination,
toujours incandescente; mais il trouvait toujours la journée trop courte pour
étudier les moyens d'expression.
C'est à cette
préoccupation incessante qu'il faut attribuer ses recherches perpétuelles
relatives à la couleur, à la qualité des couleurs, sa curiosité des choses de
chimiea et ses conversations avec les fabricants de couleurs. Par
là il se rapproche de Léonard de Vinci, qui, lui aussi, fut envahi par les
mêmes obsessions.
Jamais Eugène
Delacroix, malgré son admiration pour les phénomènes ardents de la vie, ne sera
confondu parmi cette tourbe d'artistes et de littérateurs vulgaires dont
l'intelligence myope s'abrite derrière le mot vague et obscur de réalisme. La première fois que je vis M.
Delacroix, en 1845, je crois (comme les années s'écoulent, rapides et voraces
!), nous causâmes beaucoup de lieux communs, c'est-à-dire des questions les
plus vastes et cependant les plus simples : ainsi, de la nature, par exemple.
Ici, monsieur, je vous demanderai la permission de me citer moi-même, car une
paraphrase ne vaudrait pas les mots que j'ai écrits autrefois, presque sous la
dictée du maître :
« La nature n'est
qu'un dictionnaire, répétait-il fréquemment1. Pour bien comprendre
l'étendue du sens impliqué dans cette phrase, il faut se figurer les usages
ordinaires et nombreux du dictionnaire. On y cherche le sens des mots, la
génération des mots, l'étymologie des mots ; enfin on en extrait tous les
éléments qui composent une phrase ou un récit; mais personne n'a jamais considéré
le dictionnaire comme une composition,
dans le sens poétique du mot. Les peintres qui obéissent à l'imagination
cherchent dans leur dictionnaire les éléments qui s'accommodent à leur
conception; encore, en les ajustant avec un certain art, leur donnent-ils une
physionomie toute nouvelle. Ceux qui n'ont pas d'imagination copient
748
le dictionnaire. Il
en résulte un très grand vice, le vice de la banalité, qui est plus
particulièrement propre à ceux d'entre les peintres que leur spécialité
rapproche davantage de la nature dite inanimée, par exemple les paysagistes,
qui considèrent,généralement comme un triomphe de ne pas montrer leur
personnalité. À force de contempler et de copier, ils oublient de sentir et de
penser.
« Pour ce grand
peintre, toutes les parties de l'art, dont l'un prend celle-ci, et l'autre
celle-là pour la principale, n'étaient, ne sont, veux-je dire, que les très
humbles servantes d'une faculté unique et supérieure. Si une exécution très
nette est nécessaire, c'est pour que le rêve soit très nettement traduit;
qu'elle soit très rapide, c'est pour que rien ne se perde de l'impression
extraordinaire qui accompagnait la conception; que l'attention de l'artiste se
porte même sur la propreté matériellea des outils, cela se conçoit
sans peine, toutes les précautions devant être prises pour rendre l'exécution
agile et décisive. »
Pour le dire en
passant, je n'ai jamais vu de palette aussi minutieusement et aussi
délicatement préparée que celle de Delacroix. Cela ressemblait à un bouquet de
fleurs, savamment assorties.
« Dans une pareille
méthode1, qui est essentiellement logique, tous les personnages,
leur disposition relative, le paysage ou l'intérieur qui leur sert de fond ou
d'horizon, leurs vêtements, tout enfin doit servir à illuminer l'idée générale
et porter sa couleur originelle, sa livrée, pour ainsi dire. Comme un rêve est
placé dans une atmosphère colorée qui lui est propre, de même une conception,
devenue composition, a besoin de se mouvoir dans un milieu coloré qui lui soit
particulier. Il y a évidemment un ton particulier attribué à une partie
quelconque du tableau qui devient clef et qui gouverne les autres. Tout le
monde sait que le jaune, l'orangé, le rouge, inspirent et représentent des
idées de joie, de richesse, de gloire et d'amour; mais il y a des milliers
d'atmosphères jaunes ou rouges, et toutes les autres couleurs seront affectées
logiquement dans une quantité proportionnelle par l'atmosphère dominante. L'art
du coloriste tient évidemment par certains côtés6 aux mathématiques
et à la musique.
« Cependant ses
opérations les plus délicates se font par un sentiment auquel un long exercice
a donné une
749
sûreté
inqualifiable. On voit que cette grande loi d'harmonie générale condamne bien
des papillotages et bien des crudités, même chez les peintres les plus
illustres. Il y a des tableaux de Rubens qui non seulement font penser à un feu
d'artifice coloré, mais même à plusieurs feux d'artifice tirés sur le même
emplacement. Plus un tableau est grand,
plus la touche doit être large, cela va sans dire; mais il est bon que les
touches ne soient pas matériellement fondues; elles se fondent naturellement à
une distance voulue par la loi sympathique qui les a associées. La couleur
obtient ainsi plus d'énergie et de fraîcheur.
« Un bon tableau,
fidèle et égal au rêve qui l'a enfanté, doit être produit comme un monde. De
même que la création, telle que nous la voyons, est le résultat de plusieurs
créations dont les précédentes sont toujours complétées par la suivante, ainsi
un tableau, conduit harmoniquement, consiste en une série de tableaux
superposés, chaque nouvelle couche donnant au rêve plus de réalité et le
faisant monter d'un degré vers la perfection. Tout au contraire, je me rappelle
avoir vu dans les ateliers de Paul Delaroche et d'Horace Vernet de vastes
tableaux, non pas ébauchés, mais commencés, c'est-à-dire absolument finis dans
de certaines parties, pendant que certaines autres n'étaient encore indiquées
que par un contour noir ou blanc. On pourrait comparer ce genre d'ouvrage à un
travail purement manuel qui doit couvrir une certaine quantité d'espace en un
temps déterminé, ou à une longue route divisée en un grand nombre d'étapes.
Quand une étape est faite, elle n'est plus à faire; et quand toute la route est
parcourue, l'artiste est délivré de son tableau.
« Tous ces préceptes
sont évidemment modifiés plus ou moins par le tempérament varié des artistes.
Cependant je suis convaincu que c'est là la méthode la plus sûre pour les
imaginations riches. Conséquemment, de trop grands écarts faits hors la méthode
en question témoignent d'une importance anormale et injuste donnée à quelque
partie secondaire de l'art.
« Je ne crains pas
qu'on dise qu'il y a absurdité à supposer une même méthode appliquée par une
foule d'individus différents. Car il est évident que les rhétoriques et les
prosodies ne sont pas des tyrannies inventées arbitrairement, mais une
collection de règles réclamées par l'orga-
750
nisation même de
l'être spirituel; et jamais les prosodies et les rhétoriques n'ont empêché
l'originalité de se produire distinctement. Le contraire, à savoir qu'elles
ont aidé l'éclosion de l'originalité, serait infiniment plus vrai.
« Pour être bref, je
suis obligé d'omettre une foule de corollaires résultant de la formule
principale, où est, pour ainsi dire, contenu tout le formulaire de la véritable
esthétique, et qui peut être exprimée ainsi : Tout l'univers visible n'est
qu'un magasin d'images et de signes auxquels l'imagination donnera une place et
une valeur relative; c'est une espèce de pâture que l'imagination doit digérer
et transformer. Toutes les facultés de l'âme humaine doivent être subordonnées
à l'imagination qui les met en réquisition toutes à la fois. De même que bien
connaître le dictionnaire n'implique pas nécessairement la connaissance de
l'art de la composition, et que l'art de la composition lui-même n'implique
pas l'imagination universelle, ainsi un bon
peintre peut n'être pas grand
peintre. Mais una grand peintre est forcément un bon peintre, parce
que l'imagination universelle renferme l'intelligence de tous les moyens et le
désir de les acquérir.
« II est évident
que, d'après les notions que je viens d'élucider tant bien que mal (il y aurait
encore tant de choses à dire, particulièrement sur les parties concordantes de
tous les arts et les ressemblances dans leurs méthodes !), l'immense classe des
artistes, c'est-à-dire des hommes qui sont voués à l'expression du beau, peut
se diviser en deux camps bien distincts. Celui-ci qui s'appelle lui-même réaliste, mot à double entente et dont
le sens n'est pas bien déterminé, et que nous appellerons, pour mieux
caractériser son erreur, un positiviste,
dit : « Je veux représenter les choses telles qu'elles sont, ou telles qu'elle
seraient, en supposant que je n'existe pas. » L'univers sans l'homme. Et
celui-là, l'Imaginatif, dit : « Je veux illuminer les choses avec mon esprit et
en projeter le reflet sur les autres esprits. » Bien que ces deux méthodes absolument
contraires puissent agrandir ou amoindrir tous les sujets, depuis la scène
religieuse jusqu'au plus modeste paysage, toutefois l'homme d'imagination a dû
généralement se produire dans la peinture religieuse et dans la fantaisie,
tandis que la peinture dite de genre et le paysage devaient offrir en
apparence de vastes ressources aux esprits paresseux et difficilement
excitables ......
751
« L'imagination de
Delacroix ! Celle-là n'a jamais craint d'escalader les hauteurs difficiles de
la religion; le ciel lui appartient, comme l'enfer, comme la guerre, comme
l'Olympe, comme la volupté. Voilà bien le type du peintre-poète ! Il est bien
un des rares élus, et l'étendue de son esprit comprend la religion dans son
domaine. Son imagination, ardente comme les chapelles ardentes, brille de
toutes les flammes et de toutes les pourpres. Tout ce qu'il y a de douleur dans
la passion le passionne; tout ce qu'il y a de splendeur dans l'Église
l'illumine. Il verse tour à tour sur ses toiles inspirées le sang, la lumière
et les ténèbres. Je crois qu'il ajouterait volontiers, comme surcroît, son
faste naturel aux majestés de l'Évangile.
« J'ai vu une petite
Annonciation, de Delacroix, où l'ange
visitant Marie n'était pas seul, mais conduit en cérémonie par deux autres
anges, et l'effet de cette cour céleste était puissant et charmant. Un de ses
tableaux de jeunesse, le Christ aux
Oliviers (« Seigneur, détourner de moi ce calice »), ruisselle de tendresse
féminine et d'onction poétique. La douleur et la pompe, qui éclatent si haut
dans la religion, font toujours écho dans son esprit. »
Et plus récemment
encore, à propos de cette chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice (Héliodore chassé du Temple et La Lutte de Jacob avec l'Ange), son
dernier grand travail, si niaisement critiqué, je disais1 :
« Jamais, même dans
la Clémence de Trajana2, même dans l'Entrée des Croisés à Constantinople, Delacroix n'a étalé un
coloris plus splendidement et plus savamment surnaturel; jamais un dessin plus volontairement épique. Je sais bien que
quelques personnes, des maçons sans doute, des architectes peut-être, ont, à
propos de cette dernière œuvre, prononcé le mot décadence. C'est ici le lieu de rappeler que les grands maîtres,
poètes ou peintres, Hugo ou Delacroix, sont toujours en avance de plusieurs
années sur leurs timides admirateurs.
« Le6
public est, relativement au génie, une horloge qui retarde. Qui, parmi les gens
clairvoyants, ne comprend que le premier tableau du maître contenait tous les
autres en germe ? Mais qu'il perfectionne sans cesse ses dons naturels, qu'il
les aiguise avec soin, qu'il en tire des effets nouveaux, qu'il pousse lui-même
sa nature à outrance, cela est inévitable, fatal et louable. Ce qui est
justement la marque principale du génie de Delacroix, c'est qu'il ne
752
connaît pas la
décadence; il ne montre que le progrès. Seulement ses qualités primitives
étaient si véhémentes et si riches, et elles ont si vigoureusement frappé les
esprits, même les plus vulgaires, que le progrès journalier est pour eux
insensible; les raisonneurs seuls le perçoivent clairement.
« Je parlais tout à
l'heure des propos de quelques maçons.
Je veux caractériser par ce mot cette classe d'esprits grossiers et matériels
(le nombre en est infiniment grand), qui n'apprécient les objets que par le
contour, ou, pis encore, par leurs trois dimensions : largeur, longueur et
profondeur, exactement comme les sauvages et les paysans. J'ai souvent entendu
des personnes de cette espèce établir une hiérarchie des qualités, absolument
inintelligible pour moi ; affirmer, par exemple, que la faculté qui permet à
celui-ci de créer un contour exact, ou à celui-là un contour d'une beauté
surnaturelle, est supérieure à la faculté qui sait assembler des couleurs d'unea
manière enchanteresse. Selon ces gens-là, la couleur ne rêve pas, ne pense pas,
ne parle pas. Il paraîtrait que, quand je contemple les œuvres d'un de ces
hommes appelés spécialement coloristes, je me livre à un plaisir qui n'est pas
d'une nature noble; volontiers m'appelleraient-ils matérialiste, réservant
pour eux-mêmes l'aristocratique épi-thète de spiritualistes.
« Ces esprits
superficiels ne songent pas que les deux facultés ne peuvent jamais être tout à
fait séparées, et qu'elles sont toutes deux le résultat d'un germe primitif
soigneusement cultivé. La nature extérieure ne fournit à l'artiste qu'une occasion
sans cesse renaissante de cultiver ce germe; elle n'est qu'un amas incohérent
de matériaux que l'artiste est invité à associer et à mettre en ordre, un incitamentum, un réveil pour les
facultés sommeillantes. Pour parler exactement, il n'y a dans la nature ni
ligne ni couleur. C'est l'homme qui crée la ligne et la couleur. Ce sont deux
abstractions qui tirent leur égale noblesse d'une même origine.
« Un dessinateur-néb
(je le suppose enfant) observe dans la nature immobile ou mouvante de certaines
sinuosités, d'où il tire une certaine volupté, et qu'il s'amuse à fixer par
des lignes sur le papier, exagérant ou diminuant à plaisir leurs inflexions; il
apprend ainsi à créer le galbe, l'élégance, le caractère dans le dessin.
Supposons un
753
enfant destiné à
perfectionner la partie de l'art qui s'appelle couleur : c'est du choc ou de
l'accord heureux de deux tons et du plaisir qui en résulte pour lui, qu'il
tirera la science infinie des combinaisons de tons. La nature a été, dans les
deux cas, une pure excitation.
« La ligne et la
couleur font penser et rêver toutes les deux; les plaisirs qui en dérivent sont
d'une nature différente, mais parfaitement égale et absolument indépendante
du sujet du tableau.
« Una
tableau de Delacroix, placé à une trop grande distance pour que vous puissiez
juger de l'agrément des contours ou de la qualité plus ou moins dramatique du
sujet, vous pénètre déjà d'une volupté surnaturelle. Il vous semble qu'une
atmosphère magique a marché vers vous et vous enveloppe. Sombre, délicieuse
pourtant, lumineuse1, mais tranquille, cette impression, qui prend
pour toujours sa place dans votre mémoire, prouve le vrai, le parfait
coloriste. Et l'analyse du sujet, quand vous vous approchez, n'enlèvera rien et
n'ajoutera rien à ce plaisir primitif, dont la source est ailleurs et loin de
toute pensée concrèteb.
« Je puis inverser
l'exemple. Une figure bien dessinée vous pénètre d'un plaisir tout à fait
étranger au sujet. Voluptueuse ou terrible, cette figure ne doit son charme
qu'à l'arabesque qu'elle découpe dans l'espace. Les membres d'un martyr qu'on
écorche, le corps d'une nymphe pâmée, s'ils sont savamment dessinés, comportent
un genre de plaisir dans les éléments duquel le sujet n'entre pour rien; si
pour vous il en est autrement, je serai forcé de croire que vous êtes un
bourreau ou un libertin.
« Mais, hélas ! à
quoi bon, à quoi bon toujours répéter ces inutiles vérités ? »
Mais peut-être,
monsieur, vos lecteurs priseront-ils beaucoup moins toute cette rhétorique6
que les détails que je suis impatient moi-même de leur donner sur la personne
et sur les mœurs de notre regrettable grand peintre2.
IV
C'est surtout dans
les écrits d'Eugène Delacroix qu'apparaît cette dualité de nature dont j'ai
parlé. Beaucoup de gens, vous le savez, monsieur, s'étonnaient de la sagesse
754
de ses opinions
écrites et de la modération de son style;
les uns regrettant,
les autres approuvant. Les Variations du
beau, les études sur Poussin,
Prud'hon, Charlet1, et
les autres morceaux publiés soit dans L'Artiste,
dont le propriétaire était alors, M. Ricourt, soit dans la Revue des Deux Mondes, ne font que
confirmer ce caractère double des grands artistes, qui les pousse, comme
critiques, à louer et à analyser plus voluptueusement les qualités dont ils ont
le plus besoin, en tant que créateurs, et qui font antithèse à celles qu'ils
possèdent surabondamment. Si Eugène Delacroix avait loué, préconisé ce que nous
admirons surtout en lui, la violence, la soudaineté dans le geste, la
turbulence de la composition, la magie de la couleur, en vérité, c'eût été le
cas de s'étonner. Pourquoi chercher ce qu'on possède en quantité presque
superflue, et comment ne pas vanter ce qui nous semble plus rare et plus difficile
à acquérir ? Nous verrons toujours, monsieur, le même phénomène se produire
chez les créateurs de génie, peintres ou littérateurs, toutes les fois qu'ils
appliqueront leurs facultés à la critique. à
l'époque de la grande lutte des deux écoles, la classique et la
romantique, les esprits simples s'ébahissaient d'entendre Eugène Delacroix vanter
sans cesse Racine, La Fontaine et Boileau. Je connais un poète2,
d'une nature toujours orageuse et vibrante, qu'un vers de Malherbe, symétrique
et carré de mélodie, jette dans de longues extases.
D'ailleurs, si
sages, si sensés et si nets de tour et d'intendon que nous apparaissent les
fragments littéraires du grand peintre, il serait absurde de croire qu'ils
furent écrits facilement et avec la certitude d'allure de son pinceau. Autant
il était sûr décrire ce qu'il pensait
sur une toile, autant il était préoccupé de ne pouvoir peindre sa pensée sur le papier. « La plume, — disait-il souvent, —
n'est pas mon outil ; je sens que je
pense juste, mais le besoin de l'ordre, auquel je suis contraint d'obéir,
m'effraye. Croiriez-vous que la nécessité d'écrire une page me donne la
migraine ? » C'est par cette gêne, résultat du manque d'habitude, que peuvent
être expliquées certaines locutions un peu usées, un peu poncif, empire même, qui échappent trop souvent à cette plume
naturellement distinguée.
Ce qui marque le
plus visiblement le style de Delacroix, c'est la concision et une espèce
d'intensité sans ostentation, résultat habituel de la concentration de toutes
les
755
forces spirituelles
vers un point donné. « The hero is he who
is immovably centred », dit le moraliste d'outre-mer Emerson1,
qui, bien qu'il passe pour le chef de l'ennuyeuse école bostonienne, n'en a pas
moins une certaine pointe à la Sénèque, propre à aiguillonner la méditation. « Le héros est celui-là qui est immuablement
concentré. » — La maxime que le chef du Transcendantalisme
américain applique à la conduite de la vie et au domaine des affaires peut également
s'appliquer au domaine de la poésie et de l'art. On pourrait dire aussi bien :
« Le héros littéraire, c'est-à-dire le véritable écrivain, est celui qui est
immuablement concentré. » II ne vous paraîtra donc pas surprenant, monsieur,
que Delacroix eût une sympathie très prononcée pour les écrivains concis et
concentrés, ceux dont la prose peu chargée d'ornements a l'air d'imiter les
mouvements rapides de la pensée, et dont la phrase ressemble à un geste,
Montesquieu2, par exemple. Je puis vous fournir un curieux exemple
de cette brièveté féconde et poétique. Vous avez comme moi, sans doute, lu ces
jours derniers, dans La Presse, une
très curieuse et très belle étude de M. Paul de Saint- Victor sur le plafond de
la galerie d'Apollon3. Les diverses conceptions du déluge, la
manière dont les légendes relatives au déluge doivent être interprétées, le
sens moral des épisodes et des actions qui composent l'ensemble de ce
merveilleux tableau, rien n'est oublié; et le tableau lui-même est
minutieusement décrit avec ce style charmant, aussi spirituel que coloré, dont
l'auteur nous a montré tant d'exemples. Cependant le tout ne laissera dans la
mémoire qu'un spectre diffus, quelque chose comme la très vague lumière d'une
amplification. Comparez ce vaste morceau aux quelques lignes suivantes, bien
plus énergiques, selon moi, et bien plus aptes à faire tableau, en supposant même que le tableau qu'elles résument
n'existe pas. Je copie simplement le programme distribué par M. Delacroix à ses
amis, quand il les invita à visiter l'œuvre en question4 :
« Le dieu, monté sur
son char, a déjà lancé une partie de ses traits ; Diane sa sœur, volant à sa
suite, lui présente son carquois. Déjà percé par les flèches du dieu de la cha-
756
leur et de la. vie, le monstre sanglant se
tord en exhalant dans une vapeur enflammée les rentes de sa vie et de sa rage impuissante. Les eaux
du déluge commencent à tarir, et déposent sur les sommets des montagnes ou
entraînent avec elles les cadavres des hommes et des animaux. Les dieux se
sont indignés de voir la terre abandonnée à des monstres difformes, produits
impurs du limon. Ils se sont armés comme Apollon : Minerve, Mercure s'élancent
pour les exterminer en attendant que la Sagesse éternelle repeuple la solitude
de l'univers. Hercule les écrase de sa massue ; Vulcain, le dieu du feu, chasse
devant lui la nuit et les vapeurs impures, tandis que Borée et les Zéphyrs
sèchent les eaux de leur souffle et achèvent de dissiper les nuages. Les
nymphes des fleuves et des rivières ont retrouvé leur lit de roseaux et leur
urne encore souillée par la fange et par les débris. Des divinités plus timides
contemplent à l'écart ce combat des dieux et des éléments. Cependant du haut
des cieux la Victoire descend pour couronner Apollon vainqueur, et Iris, la
messagère des dieux, déploie dans les airs son écharpe, symbole du triomphe de
la lumière sur les ténèbres et sur la révolte des eaux. »
Je sais que le
lecteur sera obligé de deviner beaucoup, de collaborer, pour ainsi dire, avec
le rédacteur de la note; mais croyez-vous réellement, monsieur, que l'admiration
pour le peintre me rende visionnaire en ce cas, et que je me trompe absolument
en prétendant découvrir ici la trace des habitudes aristocratiques prises dans
les bonnes lectures, et de cette rectitude de pensée qui a permis à des hommes
du monde, à des militaires, à des aventuriers, ou même à de simples
courtisans, d'écrire, quelquefois à la diable, de fort beaux livres que nous
autres, gens du métier, nous sommes contraints d'admirer ?
V
Eugène Delacroix
était un curieux mélange de scepticisme, de politesse, de dandysme, de volonté
ardente, de ruse, de despotisme, et enfin d'une espèce de bonté particulière et
de tendresse modérée qui accompagne toujours le génie. Son père1
appartenait à cette race
757
dénommes forts dont
nous avons connu les derniers dans notre enfance; les uns fervents apôtres de
Jean-Jacques, les autres disciples déterminés de Voltaire, qui ont tous
collaboré, avec une égale obstination, à la Révolution française, et dont les
survivants, jacobins ou cordeliers, se sont ralliés avec une parfaite bonne foi
(c'est important à noter) aux intentions de Bonaparte.
Eugène Delacroix a
toujours gardé les traces de cette origine révolutionnaire. On peut dire de
lui, comme de Stendhal, qu'il avait grande frayeur d'être dupe. Sceptique et
aristocrate, il ne connaissait la passion et le surnaturel que par sa
fréquentation forcée avec le rêve. Haïsseur des multitudes, il ne les
considérait guère que comme des briseuses d'images, et les violences commises
en 1848 sur quelques-uns de ses ouvragesa n'étaient pas faites pour
le convertir au sentimentalisme politique de nos temps. Il y avait même en lui
quelque chose, comme style, manières et opinions, de Victor Jacquemont2.
Je sais que la comparaison est quelque peu injurieuse; aussi je désire qu'elle
ne soit entendue qu'avec une extrême modération. Il y a dans Jacquemont du bel
esprit bourgeois révolté et une gouaillerie aussi encline à mystifier les ministres
de Brahma que ceux de Jésus-Christ. Delacroix, averti par le goût toujours
inhérent au génie, ne pouvait jamais tomber dans ces vilenies. Ma comparaison
n'a donc trait qu'à l'esprit de prudence et à la sobriété dont ils sont tous
deux marqués. De même, les signes héréditaires que le XVIIIe siècle
avait laissés sur sa nature avaient l'air empruntés surtout à cette classe
aussi éloignée des utopistes que des furibonds, à la classe des sceptiques
polis, les vainqueurs et les survivants, qui, généralement, relevaient plus de
Voltaire que de Jean-Jacques. Aussi, au premier coup d'œil, Eugène Delacroix
apparaissait simplement comme un homme éclairé,
dans le sens honorable du mot, comme un parfait gentleman sans préjugés et sans passions. Ce n'était que par une
fréquentation plus assidue qu'on pouvait pénétrer sous le vernis et deviner les
parties abstruses de son âme. Un homme à qui on pourrait plus légitimement le
comparer pour la tenue extérieure et pour les manières serait M. Mérimée3.
C'était la même froideur apparente, légèrement affectée, le même manteau de
glace recouvrant une pudique sensibilité et une ardente passion
758
pour le bien et pour
le beau ; c'était, sous la même hypocrisie d'égoïsme, le même dévouement aux
amis secrets et aux idées de prédilection.
Il y avait dans
Eugène Delacroix beaucoup du sauvage ; c'était là la plus précieuse partie
de son âme, la partie vouée tout entière à la peinture de ses rêves et au culte
de son art. Il y avait en lui beaucoup de l'homme du monde; cette partie-là
était destinée à voiler la première et à la faire pardonner. C'a été, je crois,
une des grandes préoccupations de sa vie de dissimuler les colères de son cœur
et de n'avoir pas l'air d'un homme de génie. Son esprit de domination, esprit
bien légitime, fatal d'ailleurs, avait presque entièrement disparu sous mille
gentillesses. On eût dit un cratère de volcan artistement caché par des
bouquets de fleurs.
Un autre trait de
ressemblance avec Stendhal était sa propension aux formules simples, aux
maximes brèves, pour la bonne conduite de la vie1. Comme tous les
gens d'autant plus épris de méthode que leur tempérament ardent et sensible
semble les en détourner davantage, Delacroix aimait façonner" de ces
petits catéchismes de morale pratique que les étourdis et les fainéants qui ne
pratiquent rien attribueraient dédaigneusement à M. de la Palisse, mais que le
génie ne méprise pas, parce qu'il est apparenté avec la simplicité; maximes
saines, fortes, simples et dures, qui servent de cuirasse et de bouclier à
celui que la fatalité de son génie jette dans une bataille perpétuelle.
Ai-je besoin de vous
dire que le même esprit de sagesse ferme et méprisante inspirait les opinions
d'E. Delacroixb en matière politique ? Il croyait que rien ne
change, bien que tout ait l'air de changer, et que certaines époques
climatériques, dans l'histoire des peuples, ramènent invariablement des
phénomènes analogues. En somme, sa pensée, en ces sortes de choses,
approxi-mait beaucoup, surtout par ses côtés de froide et désolante
résignation, la pensée d'un historien dont je fais pour ma part un cas tout
particulier, et que vous-même, monsieur, si parfaitement rompu à ces thèses2,
et qui savez estimer le talent, même quand il vous contredit, vous avex été
j'en suis sûr, contraint d'admirer plus d'une fois. Je veux parier de M.
Ferrari, le subtil et savant auteur de l'Hisioire
de la raison d'État3.
Aussi, le causeur
759
qui, devant M.
Delacroix, s'abandonnait aux enthousiasmes enfantins de l'utopie, avait
bientôt à subir l'effet de son rire amer, imprégné d'une pitié sarcaftique, et
si, imprudemment, on lançait devant lui la grande chimère des temps modernes,
le ballon-monstre de la perfectibilité et du progrès indéfinis1,
volontiers il vous demandait : « Où sont donc vos Phidias ? où sont vos Raphaël
?»
Croyez bien
cependant que ce dur bon sens n'enlevait aucune grâce à M. Delacroix. Cette
verve d'incrédulité et ce refus d'être dupe assaisonnaient, comme un sel
byronien, sa conversation si poétique et si colorée. Il tirait aussi de
lui-même, bien plus qu'il ne les empruntait à sa longue fréquentation du
monde, — de lui-même, c'est-à-dire de son génie et de la conscience de son
génie, une certitude, une aisance de manières merveilleuse», avec une politesse
qui admettait, comme un prisme, toutes les nuances, depuis la bonhomie la plus
cordiale jusqu'à l'impertinence la plus irréprochable. Il possédait bien vingt
manières différentes de prononcer « mon
cher monsieur », qui représentaient, pour une oreille exercée, une curieuse
gamme de sentiments2. Car enfin, il faut bien que je le dise,
puisque je trouve en ceci un nouveau motif d'éloge, E. Delacroix, quoiqu'il fût
un homme de génie, ou parce qu'il était un homme de génie complet, participait
beaucoup du dandy. Lui-même avouait que dans sa jeunesse il s'était livré avec
plaisir aux vanités les plus matérielles du dandysme et racontait en riant,
mais non sans une certaine gloriole, qu'il avait, avec le concours de son ami
Boningtonb, fortement travaillé à introduire parmi la jeunesse
élégante le goût des coupes anglaises dans la chaussure et dans le vêtement. Ce
détail, je présume, ne vous paraîtra pas inutile; car il n'y a pas de souvenir
superflu quand on a à peindre la nature de certains hommes.
Je vous ai dit que
c'était surtout la partie naturelle de l'âme de Delacroix qui, malgré le voile
amortissant d'une civilisation raffinée, frappait l'observateur attentif. Tout
en lui était énergie, mais énergie dérivant des nerfs et de la volonté ; car,
physiquement, il était frêle et délicat. Le tigre, attentif à sa proie, a moins
de lumière dans les yeux et de frémissements impatients dans les muscles que
n'en laissait voir notre grand peintre, quand toute son âme était dardée sur
une idée ou voulait s'emparer d'un rêve.
760
Le caractère
physique même de sa physionomie, son teint de Péruvien ou de Malais, ses yeux
grands et noirs, mais rapetisses par les clignotements de l'attention, et qui
semblaient déguster la lumière, ses cheveux abondants et lustrés, son front
entêté, ses lèvres serrées, auxquelles une tension perpétuelle de volonté
communiquait une expression cruelle, toute sa personne enfin suggérait l'idée
d'une origine exotique. Il m'est arrivé plus d'une fois, en le regardant, de rêver
des anciens souverains du Mexique, de ce Moctézumaa1 dont la main
habile aux sacrifices pouvait immoler en un seul jour trois mille créatures
humaines sur l'autel pyramidal du Soleil, ou bien de quelqu'un de ces princes
hindous qui, dans les splendeurs des plus glorieuses fêtes, portent au fond de
leurs yeux une sorte d'avidité insatisfaite et une nostalgie inexplicable,
quelque chose comme le souvenir et le regret de choses non connues. Observez,
je vous prie, que la couleur générale des tableaux de Delacroix participe
aussi de la couleur propre aux paysages et aux intérieurs orientaux, et
qu'elle produit une impression analogue à celle ressentie dans ces pays
intertropicaux, où une immense diffusion de lumière crée pour un œil sensible,
malgré l'intensité des tons locaux, un résultat général quasi crépusculaire.
La moralité de ses œuvres, si toutefois il est permis de parler de la morale
en peinture, porte aussi un caractère molochiste visible. Tout, dans son œuvre,
n'est que désolation, massacres, incendies; tout porte témoignage contre
l'éternelle et incorrigible barbarie de l'homme. Les villes incendiées et
fumantes, les victimes égorgées, les femmes violées, les enfants eux-mêmes
jetés sous les pieds des chevaux ou sous le poignard des mères délirantes ;
tout cet œuvre, dis-je, ressemble à un hymne terrible composé en l'honneur de
la fatalité et de l'irrémédiable douleur. Il a pu quelquefois, car il ne manquait
certes pas de tendresse, consacrer son pinceau à l'expression de sentiments
tendres et voluptueux; mais là encore l'inguérissable amertume était répandue à
forte dose, et l'insouciance et la joie (qui sont les compagnes ordinaires de
la volupté naïve) en étaient absentes. Une seule fois, je crois, il a fait une
tentative dans le drôle et le bouffon, et comme s'il avait deviné que cela
était au-delà ou au-dessous6 de sa nature2, il n'y est
plus revenu3.
761
VI
Je connais plusieurs
personnes qui ont le droit de dire : «
Odi profanum vulgus »1; mais laquelle peut ajouter victorieusement
: « et arceo » ? La poignée de main
trop fréquente avilit le caractère. Si jamais homme eut une tour d'ivoire2 bien défendue
par les barreaux et les serrures, ce fut Eugène Delacroix. Qui a plus aimé sa tour d'ivoire, c'est-à-dire le secret ?
Il l'eût, je crois, volontiers armée de canons et transportée dans une forêt ou
sur un roc inaccessible. Qui a plus aimé le home,
sanctuaire et tanière ? Comme d'autres cherchent le secret pour la débauche, il
cherche le secret pour l'inspiration, et il s'y livrait à de véritables ribotes
de travail. « The one prudence in life is
concentration ; the one evil is dissipation », dit le philosophe américain
que nous avons déjà cité3.
M. Delacroix aurait
pu écrire cette maxime; mais, certes, il l'a austèrement pratiquée. Il était
trop homme du monde pour ne pas
mépriser le monde ; et les efforts qu'il y dépensait pour n'être pas trop
visiblement lui-même le poussaient
naturellement à préférer notre société. Notre
ne veut pas seulement impliquer l'humble auteur qui écrit ces lignes, mais
aussi quelques autres, jeunes ou vieux, journalistes, poètes, musiciens, auprès
desquels il pouvait librement se détendre et s'abandonner.
Dans sa délicieuse
étude sur Chopin4, Liszt met Delacroix au nombre des plus assidus
visiteurs du musicien-poète, et dit qu'il aimait à tomber en profonde rêverie
aux sons de cette musique légère et passionnée qui ressemble à un brillant
oiseau voltigeant sur les horreurs d'un gouffre.
C'est ainsi que,
grâce à la sincérité de notre admiration, nous pûmes, quoique très jeune alors,
pénétrer dans cet atelier si bien gardé, où régnait, en dépit de notre rigide
climat, une température équatoriale, et où l'œil était tout d'abord frappé par
une solennité sobre et par l'austérité particulière de la vieille école. Tels,
dans notre enfance, nous avions vu les ateliers des anciens rivaux de David6,
héros touchants depuis longtemps disparus. On sentait bien que cette retraite
ne pouvait pas être habitée par un esprit frivole, titillé par mille caprices
incohérents.
Là, pas de panoplies
rouillées, pas de kriss malais, pas
762
de vieilles
ferrailles gothiques, pas de bijouterie, pas de friperie, pas de bric-à-brac,
rien de ce qui accuse dans le propriétaire le goût de l'amusette et le
vagabondage rhapsodique d'une rêverie enfantine. Un merveilleux portrait par
Jordaens, qu'il avait déniché je ne sais où, quelques études et quelques copies
faites par le maître lui-même, suffisaient à la décoration de ce vaste atelier,
dont une lumière adoucie et apaisée éclairait le recueillement.
On verra
probablement ces copies à la vente des dessins et des tableaux de Delacroix qui
est, m'a-t-on dit, fixée au mois de janvier prochain1. Il avait deux
manières très distinctes de copier. L'une, libre et large, faite moitié de
fidélité, moitié de trahison, et où il mettait beaucoup de lui-même. De cette
méthode résultait un composé bâtard et charmant, jetant l'esprit dans une
incertitude agréable. C'est sous cet aspect paradoxal que m'apparut une grande
copie des Miracles de saint Benoît,
de Rubens. Dans l'autre manière, Delacroix se faisait l'esclavea le
plus obéissant et le plus humble de son modèle, et il arrivait à une exactitude
d'imitation dont peuvent douter ceux qui n'ont pas vu ces miracles. Telles, par
exemple, sont celles faites d'après deux têtes de Raphaël qui sont au Louvre,
et où l'expression, le style et la manière sont imités avec une si parfaite
naïveté, qu'on pourrait prendre alternativement et réciproquement les originaux
pour les traductions.
Après un déjeuner
plus léger que celui d'un Arabe, et sa palette minutieusement composée avec le
soin d'une bouquetière ou d'un étalagiste d'étoffés, Delacroix cherchait à
aborder l'idée interrompue; mais avant de se lancer dans son travail orageux,
il éprouvait souvent de ces langueurs, de ces peurs, de ces énervements qui
font penser à la pythonisse fuyant le dieu, ou qui rappellent Jean-Jacques
Rousseau baguenaudant, paperassant et remuant ses livres pendant une heure avant
d'attaquer le papier avec la plume2. Mais une fois la fascination de
l'artiste opérée, il ne s'arrêtait plus que vaincu par la fatigue physique.
Un jour, comme nous
causions de cette question toujours si intéressante pour les artistes et les
écrivains, à savoir, de l'hygiène du travail et de la conduite de la vie3,
il me dit : « Autrefois, dans ma jeunesse, je ne pouvais me mettre au travail
que quand j'avais la promesse d'un plaisir pour
763
le soir, musique,
bal, ou n'importe quel autre divertissement. Mais aujourd'hui, je ne suis plus
semblable aux écoliers, je puis travailler sans cesse et sans aucun espoir de
récompense. Et puis, — ajoutait-il, — si vous saviez comme un travail assidu
rend indulgent et peu difficile en matière de plaisirs ! L'homme qui a bien
rempli sa journée1 sera disposé à trouver suffisamment d'esprit au
commissionnaire du coin et à jouer aux cartes avec lui. »
Ce propos me faisait
penser à Machiavel2 jouant aux dés avec les paysans. Or, un jour, un
dimanche, j'ai aperçu Delacroix au Louvre, en compagnie de sa vieille servante3,
celle qui l'a si dévotement soigné et servi pendant trente ans, et lui,
l'élégant, le raffiné, l'érudit, ne dédaignait pas de montrer et d'expliquer
les mystères de la sculpture assyrienne à cette excellente femme, qui
l'écoutait d'ailleurs avec une naïve application. Le souvenir de Machiavel et
de notre ancienne conversation rentra immédiatement dans mon esprit.
La vérité est que,
dans les dernières années de sa vie, tout ce qu'on appelle plaisir en avait
disparu, un seul, âpre, exigeant, terrible, les ayant tous remplacés, le travail,
qui alors n'était plus seulement une passion, mais aurait pu s'appeler une
fureur.
Delacroix, après
avoir consacré les heures de la journée à peindre, soit dans son atelier, soit
sur les échafaudages où l'appelaient ses grands travaux décoratifs, trouvait
encore des forces dans son amour de l'art, et il aurait jugé cette journée mal
remplie si les heures du soir n'avaient pas été employées au coin du feu, à la
clarté de la lampe, à dessiner, à couvrir le papier de rêves, de projets, de
figures entrevues dans les hasards de la vie, quelquefois à copier des dessins
d'autres artistes dont le tempérament était le plus éloigné du sien; car il
avait la passion des notes, des croquis, et il s'y livrait en quelque lieu
qu'il fût. Pendant un assez long temps, il eut pour habitude de dessiner chez
les amis auprès desquels il allait passer ses soirées. C'est ainsi que M.
Villot4 possède une quantité considérable d'excellents dessins de
cette plume féconde.
Il disait une fois à
un jeune homme de ma connaissance : « Si vous n'êtes pas assez habile pour
faire le croquis d'un homme qui se jette par la fenêtre, pendant le temps
qu'il met à tomber du quatrième étage sur le sol,
764
vous ne pourrez
jamais produire de grandes machines. » Je retrouve dans cette énorme hyperbole
la préoccupation de toute sa vie, qui était, comme on le sait, d'exécuter
assez vite et avec assez de certitude pour ne rien laisser s'évaporer de l'intensité
de l'action ou de l'idée.
Delacroix était,
comme beaucoup d'autres ont pu l'observer, un homme de conversation. Mais le
plaisant est qu'il avait peur de la conversation comme d'une débauche, d'une
dissipation où il risquait de perdre ses forces. Il commençait par vous dire,
quand vous entriez chez lui : « Nous ne causerons pas ce matin, n'est-ce pas ?
ou que très peu, très peu. »
Et puis il bavardait
pendant trois heures. Sa causerie était brillante, subtile, mais pleine de
faits, de souvenirs et d'anecdotes; en somme, une parole nourrissante.
Quand il était
excité par la contradiction, il se repliait momentanément, et au lieu de se
jeter sur son adversaire de front, ce qui a le danger d'introduire les brutalités
de la tribune dans les escarmouches de salon, il jouait pendant quelque temps
avec son adversaire, puis revenait à l'attaque avec des arguments ou des faits
imprévus. C'était bien la conversation d'un homme amoureux de luttes, mais
esclave de la courtoisie, retorse, fléchissante à dessein, pleine de fuites et
d'attaques soudaines.
Dans l'intimité de
l'atelier, il s'abandonnait volontiers jusqu'à livrer son opinion sur les
peintres ses contemporains, et c'est dans ces occasions-là que nous eûmes
souvent à admirer cette indulgence du génie qui dérive peut-être d'une sorte
particulière de naïveté ou de facilité à la jouissance.
Il avait des
faiblesses étonnantes pour Decamps, aujourd'hui bien tombé, mais qui, sans
doute, régnait encore dans son esprit par la puissance du souvenir1.
De même pour Charlet. Il m'a fait venir une fois chez lui, exprès pour me tancer, d'une façon véhémente, à propos
d'un article irrespectueux que j'avais commis à l'endroit de cet enfant gâté du
chauvinisme2. En vain essayai-je de lui expliquer que ce n'était pas
le Charlet des premiers temps que je blâmais, mais le Charlet de la décadence; non
pas le noble historien des grognards, mais le bel esprit de l'estaminet. Je
n'ai jamais pu me faire pardonner. Il admirait Ingres en de certaines parties,
et certes il lui
765
fallait une grande
force critiquea pour admirer par raison ce qu'il devait repousser
par tempérament. Il a même copié soigneusement des photographies faites
d'après quelques-uns de ces minutieux portraits à la mine de plomb, où se fait
le mieux apprécier le dur et pénétrant talent de M. Ingres, d'autant plus agile
qu'il est plus à l'étroit.
La détestable
couleur d'Horace Vernet ne l'empêchait pas de sentir la virtualité personnelle
qui anime la plupart de ses tableaux, et il trouvait des expressions étonnantes
pour louer ce pétillement et cette infatigable ardeur. Son admiration pour
Meissonier allait un peu trop loin. Il s'était approprié, presque par violence,
les dessins qui avaient servi à préparer la composition de La Barricade1, le meilleur tableau de M. Meissonier,
dont le talent, d'ailleurs, s'exprime bien plus énergiquement par le simple
crayon que par le pinceau. De celui-ci il disait souvent, comme rêvant avec
inquiétude de l'avenir : « Après tout, de nous tous, c'est lui qui est le plus
sûr de vivre ! » N'est-il pas curieux de voir l'auteur de si grandes choses
jalouser presque celui qui n'excelle que dans les petites ?
Le seul homme dont
le nom eût puissance pour arracher quelques gros mots à cette bouche aristocratique
était Paul Delaroche. Dans les œuvres de celui-là il ne trouvait sans doute
aucune excuse, et il gardait indélébile le souvenir des souffrances que lui
avait causées cette peinture sale et amère, faite avec de l'encre comme a dit,
je crois, Théophile Gautier, dans une crise d'indépendance3.
Mais6 celui
qu'il choisissait plus volontiers pour s'expatrier dans d'immenses causeries
était l'homme qui lui ressemblait le moins par le talent comme par les idées,
son véritable antipode, un homme à qui on n'a pas encore rendu toute la justice
qui lui est due, et dont le cerveau, quoique embrumé comme le ciel charbonné de
sa ville natale3, contient une foule d'admirables choses. J'ai nommé
M. Paul Chenavard.
Les théories
abstruses du peintre philosophe lyonnais faisaient sourire Delacroix, et le
pédagogue abstracteur considérait les voluptés de la pure peinture comme choses
frivoles, sinon coupables. Mais si éloignés qu'ils fussent l'un de l'autre, et
à cause même de cet éloignement, ils aimaient à se rapprocher, et comme deux
navires
766
attachés par les
grappins d'abordage, ils ne pouvaient plus se quitter. Tous deux, d'ailleurs,
étant fort lettrés et doués d'un remarquable esprit de sociabilité, ils se
rencontraient sur le terrain commun de l'érudition. On sait qu'en général ce
n'est pas la qualité par laquelle brillent les artistes.
Chenavard était donc
pour Delacroix une rare ressource. C'était vraiment plaisir de les voir
s'agiter dans une lutte innocente, la parole de l'un marchant pesamment comme
un éléphant en grand appareil de guerre, la parole de l'autre vibrant comme un
fleuret, également aiguë et flexible. Dans les dernières heures de sa vie,
notre grand peintre témoigna le désir de serrer la main de son amical
contradicteur. Mais celui-ci était alors loin de Paris1.
VII
Les femmes
sentimentales et précieuses seront peut-être choquées d'apprendre que,
semblable à Michel-Ange (souvenez-vous [de] laa fin d'un de ses
sonnets : « Sculpture ! divine Sculpture, tu es ma seule amante2 !
»), Delacroix avait fait de la Peinture son unique muse, son unique maîtresse,
sa seule et suffisante volupté.
Sans doute il avait
beaucoup aimé la femme aux heures agitées de sa jeunesse. Qui n'a pas trop
sacrifié à cette idole redoutable ? Et qui ne sait que ce sont justement ceux
qui l'ont le mieux servie qui s'en plaignent le plus ? Mais longtemps déjà
avant sa fin, il avait exclu la femme de sa vie. Musulman, il ne l'eût
peut-être pas chassée de sa mosquée, mais il se fût étonné de l'y voir entrer,
ne comprenant pas bien quelle sorte de conversation elle peut tenir avec Allah3.
En cette question,
comme en beaucoup d'autres, l'idée orientale prenait en lui vivement et
despotiquement le dessus. Il considérait la femme comme un objet d'art,
délicieux et propre à exciter l'esprit, mais un objet d'art désobéissant et
troublant, si on lui livre le seuil du cœur, et dévorant gloutonnement le temps
et les forces4.
Je me souviens
qu'une fois, dans un lieu public, comme je lui montrais le visage d'une femme
d'une originale
767
beauté et d'un
caractère mélancolique, il voulut bien en goûter la beauté, mais me dit, avec
son petit rire, pour répondre au reste : « Comment voulez-vous qu'une femme
puisse être mélancolique ? » insinuant sans doute par là que, pour connaître le
sentiment de la mélancolie, il manque à la femme une certaine chosea essentielle.
C'est là,
malheureusement, une théorie bien injurieuse, et je ne voudrais pas préconiser
des opinions diffamatoires sur un sexe qui a si souvent montré d'ardentes
vertus. Mais on m'accordera bien que c'est une théorie de prudence; que le
talent ne saurait trop s'armer de prudence dans un monde plein d'embûches, et
que l'homme de génie possède le privilège de certaines doctrines (pourvu
qu'elles ne troublent pas l'ordre) qui nous scandaliseraient justement chez le
pur citoyen ou le simple père de famille.
Je dois ajouter, au
risque de jeter une ombre sur sa mémoire, au jugement des âmes élégiaques,
qu'il ne montrait pas non plus de tendres faiblesses pour l'enfance1.
L'enfance n'apparaissait à son esprit que les mains barbouillées de confitures
(ce qui salit la toile et le papier), ou battant le tambour (ce qui trouble la
méditation), ou incendiaire et animalement dangereuse comme le singe.
« Je me souviens
fort bien, — disait-il parfois, — que quand j'étais enfant, j'étais un monfîre. La connaissance du
devoir ne s'acquiert que très lentement, et ce n'est que par la douleur, le
châtiment, et par l'exercice progressif de la raison que l'homme diminue peu à
peu sa méchanceté naturelle. »
Ainsi, par le simple
bon sens, il faisait un retour vers l'idée catholique. Car on peut dire que
l'enfant, en général, est, relativement à l'homme, en général, beaucoup plus
rapproché du péché originel.
On eût dit que
Delacroix avait réservé toute sa sensibilité, qui était virile et profonde,
pour l'austère sentiment de l'amitié. Il y a des gens qui s'éprennent facilement
du premier venu; d'autres réservent l'usage de la
768
faculté divine pour
les grandes occasions. L'homme célèbre, dont je vous entretiens avec tant de
plaisir, s'il n'aimait pas qu'on le dérangeât pour de petites choses, savait
devenir serviable, courageux, ardent, s'il s'agissait des importantesa
Ceux qui l'ont bien connu ont pu apprécier, en maintes occasions, sa fidélité,
son exactitude et sa solidité tout anglaises dans les rapports sociaux. S'il
était exigeant pour les autres, il n'était pas moins sévère pour lui-même.
Ce n'est qu'avec
tristesse et mauvaise humeur que je veux dire quelques mots de certaines
accusations portées contre Eugène Delacroix. J'ai entendu des gens le taxer
d'égoïsme et même d'avarice1. Observer, monsieur, que ce reproche
est toujours adressé par l'innombrable classe des âmes banales à celles qui
s'appliquent à placer leur générosité aussi bien que leur amitié.
Delacroix était fort
économe; c'était pour lui le seul moyen d'être, à l'occasion, fort généreux ;
je pourrais le prouver par quelques exemples, mais je craindrais de le faire
sans y avoir été autorisé par lui, non plus que par ceux qui ont eu à se louer
de lui.
Observez aussi que
pendant de nombreuses années ses peintures se sont vendues fort mal, et que ses
travaux de décoration absorbaient presque la totalité de son salaire, quand il
n'y mettait pas de sa bourse. Il a prouvé un grand nombre de fois son mépris de
l'argent, quand des artistes pauvres laissaient voir le désir de posséder
quelqu'une de ses œuvres. Alors, semblable aux médecins d'un esprit libéral et
généreux, qui tantôt font payer leurs soins et tantôt les donnent, il donnait
ses tableaux ou les cédait à n'importe quel prix.
Enfin, monsieur,
notons bien que l'homme supérieur est obligé, plus que tout autre, de veiller à
sa défense personnelle. On peut dire que toute la société est en guerre contre
lui. Nous avons pu vérifier le cas plus d'une fois. Sa politesse, on l'appelle
froideur; son ironie, si mitigée qu'elle soit, méchanceté; son économie,
avarice. Mais si, au contraire, le malheureux se montre imprévoyant, bien loin
de le plaindre, la société dira : « C'est bien fait; sa pénurie est la punition
de sa prodigalité. »
Je puis affirmer que
Delacroix, en matière d'argent et d'économie, partageait complètement l'opinion
de Stendhal, opinion qui concilie la grandeur et la prudence.
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« L'homme d'esprit,
disait ce dernier, doit s'appliquer à acquérir ce qui lui est strictement
nécessaire pour ne dépendre de personne (du temps de Stendhal, c'était 6 000
francs de revenu1); mais si, cette sûreté obtenue, il perd son temps
à augmenter sa fortune, c'est un misérable. »
Recherche du
nécessaire, et mépris du superflu, c'est une conduite d'homme sage et de
stoïcien.
Une des grandes
préoccupations de notre peintre dans ses dernières années, était le jugement de
la postérité et la solidité incertaine de ses œuvres. Tantôt son imagination
si sensible s'enflammait à l'idée d'une gloire immortelle, tantôt il parlait
amèrement de la fragilité des toiles et des couleurs. D'autres fois il citait
avec envie les anciens maîtres, qui ont eu presque tous le bonheur d'être
traduits par des graveurs habiles, dont la pointe ou le burin a su s'adapter à
la nature de leur talent, et il regrettait ardemment de n'avoir pas trouvé son
traducteur. Cette friabilité de l'œuvre peinte, comparée avec la solidité de
l'œuvre imprimée, était un de ses thèmes habituels de conversation.
Quand cet homme si
frêle et si opiniâtre, si nerveux et si vaillant, cet homme unique dans
l'histoire de l'art européen, l'artiste maladif et frileux, qui rêvait sans
cesse de couvrir des murailles de ses grandioses conceptions, a été emporté par
une de ces fluxions de poitrine dont il avait, ce semble, le convulsif
pressentiment, nous avons tous senti quelque chose d'analogue à cette dépression
d'âme, à cette sensation de solitude croissante que nous avaient fait déjà
connaître la mort de Chateaubriand et celle de Balzac, sensation renouvelée
tout récemment par la disparition d'Alfred de Vigny. Il y a dans un grand deuil
national un affaissement de vitalité générale, un obscurcissement de
l'intellect qui ressemble à une éclipse solaire, imitation momentanée de la fin
du monde.
Je crois cependant que cette impression affecte surtout ces hautains solitaires qui ne peuvent se faire une famille que par les relations intellectuelles. Quant aux autres citoyens, pour la plupart, ils n'apprennent que peu à peu à connaître tout ce qu'a perdu la patrie en perdant le grand homme, et quel vide il fait en la quittant. Encore faut-il les avertir.
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Je vous remercie de
tout mon cœur, monsieur, d'avoir bien voulu me laisser dire librement tout ce
que me suggérait le souvenir d'un des rares génies de notre malheureux
siècle, — si pauvre et si riche à la fois, tantôt trop exigeant, tantôt trop
indulgent, et trop souvent injuste.