414
Critique d'art
de
l'unité et un aspect uniforme dans leur œuvre; et nous jugions cela, sinon
louable, du moins excusable. Mais point. — II n'y a
pas de Delacroix, parce que M. Delacroix n'est pas un peintre, mais un
journaliste; c'est du moins, ce qui a été répondu à un de nos amis, qui s'était
chargé de leur demander une petite explication à ce sujet. Nous ne voulons pas
nommer l'auteur de ce bon mot, soutenu et appuyé
par une foule de quolibets indécents, que ces messieurs se sont permis à
l'endroit de notre grand peintre. — II y a là-dedans plus à pleurer qu'à rire.
— M. Cogniet, qui a si bien dissimulé son illustre maître, a-t-il donc craint
de soutenir son illustre condisciple1 ? M. Dubufe2 se
serait mieux conduit. Sans doute ces messieurs seraient fort respectables à
cause de leur faiblesse, s'ils n'étaient en même temps méchants et envieux.
Nous
avons entendu maintes foisa de jeunes artistes se plaindre du
bourgeois, et le représenter comme l'ennemi de toute chose grande et belle. —
II y a là une idée fausse qu'il est temps de relever. Il est une chose mille
fois plus dangereuse que le bourgeois, c'est l'artiste-bourgeois, qui a été
créé pour s'interposer entre le public et le génie;
il
les cache l'un à l'autre. Le bourgeois qui a peu de notions scientifiques va où
le pousse la grande voix de l'artisle-bourgeois. — Si on supprimait celui-ci,
l'épicier porterait E. Delacroix en triomphe. L'épicier est une grande chose,
un homme céleste qu'il faut respecter, homo bonae voluntatis ! Ne le raillez point
de vouloir sortir de sa sphèreb, et aspirer, l'excellente créature,
aux régions hautes. Il veut être ému, il veut sentir, connaître, rêver comme il
aime; il veut être complet; il vous demande tous les jours son morceau d'art et
de poésie, et vous le volez. Il mange du Cogniet, et cela prouve que sa bonne
volonté est grande comme l'infini. Servez-lui un chef-d'œuvre, il le digérera
et ne s'en portera que mieux3 !
SALON
DE 1846
AUX
BOURGEOIS1
Vous
êtes la majorité, — nombre et intelligence; — donc vous êtes la force, — qui
est la justice.
Les
uns savants, les autres propriétaires; — un jour radieux viendra où les savants
seront propriétaires, et les propriétaires savants. Alors votre puissance sera
complète, et nul ne protestera contre elle.
En
attendant cette harmonie suprême, il est juste que ceux qui ne sont que
propriétaires aspirent à devenir savants; car la science est une jouissance non
moins grande que la propriété.
Vous
possédez le gouvernement de la cité, et cela est juste, car vous êtes la force.
Mais il faut que vous soyez aptes à sentir la beauté; car comme aucun d'entre
vous ne peut aujourd'hui se passer de puissance, nul n'a le droit de se passer
de poésie.
Vous
pouvez vivre trois jours sans pain; — sans poésie, jamais2; et ceux
d'entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas.
Les
aristocrates de la pensée, les distributeurs de l'éloge et du blâme, les
accapareurs des choses spirituelles, vous ont dit que vous n'aviez pas le
droit de sentir et de jouir : — ce sont des pharisiens.
Car
vous possédez le gouvernement d'une cité où est le public de l'univers, et il
faut que vous soyez dignes de cette tâche.
Jouir
est une science, et l'exercice des cinq sens veut une initiation particulière,
qui ne se fait que par la bonne volonté et le besoin.
Or
vous avez besoin d'art.
L'art
est un bien infiniment précieux, un breuvage
rafraîchissant
et réchauffant, qui rétablit l'estomac et l'esprit dans l'équilibre naturel de
l'idéal.
Vous
en concevez l'utilité, ô bourgeois, — législateurs, ou commerçants, — quand la
septième ou la huitième heure sonnée incline votre tête fatiguée vers les
braises du foyer et les oreillards du fauteuil.
Un
désir plus brûlant, une rêverie plus active, vous délasseraient alors de l'action
quotidienne.
Mais
les accapareurs ont voulu vous éloigner des pommes de la science, parce que la
science est leur comptoir et leur boutique, dont ils sont infiniment jaloux.
S'ils vous avaient nié la puissance de fabriquer des œuvres d'art ou de comprendre
les procédés d'après lesquels on les fabrique, ils eussent affirmé une vérité
dont vous ne vous seriez pas offensés, parce que les affaires publiques et le
commerce absorbent les trois quarts de votre journée. Quant aux loisirs, ils
doivent donc être employés à la jouissance et à la volupté.
Mais
les accapareurs vous ont défendu de jouir, parce que vous n'avez pas
l'intelligence de la technique des arts, comme des lois et des affairesa.
Cependant
il est juste, si les deux tiers de votre temps sont remplis par la science, que
le troisième soit occupé par le sentiment, et c'est par le sentiment seul que
vous devez comprendre l'art; — et c'est ainsi que l'équilibre des forces de
votre âme sera constitué.
La
vérité, pour être multiple, n'est pas double; et comme vous avez dans votre
politique élargi les droits et les bienfaits, vous avez établi dans les arts
une plus grande et plus abondante communion.
Bourgeois,
vous avez — roi, législateur ou négociant, — institué des collections, des
musées, des galeries. Quelques-unes de celles qui n'étaient ouvertes il y a
seize ans qu'aux accapareurs ont élargi leurs portes pour la multitude.
Vous
vous êtes associés, vous avez formé des compagnies et fait des emprunts pour
réaliser l'idée de l'avenir avec toutes ses formes diverses, formes politique,
industrielle et artistique. Vous n'avez jamais en aucune noble entreprise
laissé l'initiative à la minorité protestante et souffrante, qui est d'ailleurs
l'ennemie naturelle de l'art. Car se laisser devancer en art et en politique,
c'est se suicider, et une majorité ne peut pas se suicider.
Salon
de 1846 417
Ce
que vous avez fait pour la France, vous l'avez fait pour d'autres pays. Le
musée espagnol1 est venu augmenter le volume des idées générales
que vous devez posséder sur l'art; car vous savez parfaitement que, comme un
musée national est une communion dont la douce influence attendrit les cœurs et
assouplit les volontés, de même un musée étranger est une communion
internationale, où deux peuples, s'observant et s'étudiant plus à l'aise, se
pénètrent mutuellement, et fraternisent sans discussion.
Vous
êtes les amis naturels des arts, parce que vous êtes, les uns riches, les
autres savants.
Quand
vous avez donné à la société votre science, votre industrie, votre travail,
votre argent, vous réclamez votre payement en jouissances du corps, de la
raison et de l'imagination. Si vous récupérez la quantité de jouissances
nécessaire pour rétablir l'équilibre de toutes les parties de votre être, vous
êtes heureux, repus et bienveillants, comme la société sera repue, heureuse et
bienveillante, quand elle aura trouvé son équilibre général et absolu.
C'est
donc à vous, bourgeois, que ce livre est naturellement dédié; car tout livre
qui ne s'adresse pas à la majorité, — nombre et intelligence, — est un sot
livre.
Ier
mai 1846.
I
À
QUOI BON LA CRITIQUE ?
À
quoi bon ? — Vaste et terrible point d'interrogation, qui saisit la critique
au collet dès le premier pas qu'elle veut faire dans son premier chapitre.
L'artiste
reproche tout d'abord à la critique de ne pouvoir rien enseigner au bourgeois,
qui ne veut ni peindre ni rimer, — ni à l'art, puisque c'est de ses entrailles
que la critique est sortie.
418 Critique d'art
Et
pourtant que d'artistes de ce temps-ci doivent à elle seule leur pauvre
renommée ! C'est peut-être là le vrai reproche à lui faire.
Vous
avez vu un Gavarni1 représentant un peintre courbé sur sa toile;
derrière lui un monsieur, grave, sec, roide et cravaté de blanc, tenant à la
main son dernier feuilleton. « Si l'art est noble, la critique est sainte. » —
« Qui dit cela ?» — « La critique ! » Si l'artiste joue si facilement le beau
rôle, c'est que le critique est sans doute un critique comme il y en a tant.
En
fait de moyens et procédés — des ouvrages eux-mêmes*, le public et l'artiste
n'ont rien à apprendre ici. Ces choses-là s'apprennent à l'atelier, et le
public ne s'inquiète que du résultat.
Je
crois sincèrement que la meilleure critique est celle qui est amusante et
poétique; non pas celle-ci, froide et algébrique, qui, sous prétexte de tout
expliquer, n'a ni haine ni amour, et se dépouille volontairement de toute
espèce de tempérament; mais, — un beau tableau étant la nature réfléchie par un
artiste, — celle qui sera ce tableau réfléchi par un esprit intelligent et
sensible. Ainsi le meilleur compte rendu d'un tableau pourra être un sonnet ou
une élégie.
Mais
ce genre de critique est destiné aux recueils de poésie et aux lecteurs
poétiques. Quant à la critique proprement dite, j'espère que les philosophes
comprendront ce que je vais dire : pour être juste, c'est-à-dire pour avoir sa
raison d'être, la critique doit être partiale, passionnée, politique,
c'est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre
le plus d'horizons2.
Exalter
la ligne au détriment de la couleur, ou la couleur aux dépens de la ligne, sans
doute c'est un point de vue; mais ce n'est ni très large ni très juste, et cela
accuse une grande ignorance des destinées particulières. Vous ignorez à quelle
dose la nature a mêlé dans chaque esprit le goût de la ligne et le goût de la
couleur, et par quels mystérieux procédés elle opère cette fusion, dont le
résultat est un tableau.
*
Je sais bien que la critique actuelle a d'autres prétentions;
c'est
ainsi qu'elle recommandera toujours le dessin aux coloristes et la couleur aux
dessinateurs. C'est d'un goût très raisonnable et très sublime 1
Salon
de 1846 419
Ainsi
un point de vue plus large sera l'individualisme bien entendu : commander à
l'artiste la naïveté et l'expression sincère de son tempérament, aidée par
tous les moyens que lui fournit son métier*. Qui n'a pas de tempérament n'est
pas digne de faire des tableaux, et, — comme nous sommes las des imitateurs, et
surtout des éclectiques, — doit entrer comme ouvrier au service d'un peintre à
tempérament. C'est ce que je démontrerai dans un des derniers chapitres2.
Désormais
muni d'un critérium certain, critérium tiré de la nature, le critique doit
accomplir son devoir avec passion; car pour être critique on n'en est pas moins
homme, et la passion rapproche les tempéraments analogues et soulève la raison
à des hauteurs nouvelles.
Stendhal
a dit quelque part3 : « La peinture n'est que de la morale
construite ! » — Que vous entendiez ce mot de morale dans un sens plus ou moins
libéral, on en peut dire autant de tous les arts. Comme ils sont toujours le
beau exprimé par le sentiment, la passion et la rêverie de chacun, c'est-à-dire
la variété dans l'unité, ou les faces diverses de l'absolu, — la critique
touche à chaque instant à la métaphysique.
Chaque
siècle, chaque peuple ayant possédé l'expression de sa beauté et de sa morale,
— si l'on veut entendre par romantisme l'expression la plus récente et la plus
moderne de la beauté, — le grand artiste sera donc, — pour le critique
raisonnable et passionné, — celui qui unira à la condition demandée ci-dessus,
la naïveté, — le plus de romantisme possible.
*
À propos de l'individualisme bien entendu, voir dans le Salon de 1845 l'article
sur William Haussoullier1. Malgré tous les reproches qui m'ont été
faits à ce sujet, je persiste dans mon sentiment; mais il faut comprendre
l'article.
420
Critique d'art
II
QU'EST-CE
QUE LE ROMANTISME ?
Peu
de gens aujourd'hui voudront donner à ce mot un sens réel et positif;
oseront-ils cependant affirmer qu'une génération consent à livrer une bataille
de plusieurs années pour un drapeau qui n'est pas un symbole ?
Qu'on
se rappelle les troubles de ces derniers temps1, et l'on verra que,
s'il est resté peu de romantiques, c'est que peu d'entre eux ont trouvé le
romantisme; mais tous l'ont cherché sincèrement et loyalement.
Quelques-uns
ne se sont appliqués qu'au choix des sujets; ils n'avaient pas le tempérament
de leurs sujets. — D'autres, croyant encore à une société catholique, ont
cherché à refléter le catholicisme dans leurs œuvres. — S'appeler romantique et
regarder systématiquement le passé, c'est se contredire. — Ceux-ci, au nom du
romantisme, ont blasphémé les Grecs et les Romains : or on peut faire des
Romains et des Grecs romantiques, quand on l'est soi-même. — La vérité dans
l'art et la couleur locale en ont égaré beaucoup d'autres. Le réalisme avait
existé longtemps avant cette grande bataille, et d'ailleurs, composer une
tragédie ou un tableau pour M. Raoul Ro-chette2, c'est s'exposer à
recevoir un démenti du premier venu, s'il est plus savant que M. Raoul
Rochette.
Le
romantisme n'est précisément ni dans le choix des sujets ni dans la vérité
exacte, mais dans la manière de sentir.
Ils
l'ont cherché en dehors, et c'est en dedans qu'il était seulement possible de
le trouver.
Pour
moi, le romantisme est l'expression la plus récente, la plus actuelle du beau.
Il
y a autant de beautés qu'il y a de manières habituelles de chercher le
bonheur*.
*
Stendhal8.
Salon
de 1846 421
La
philosophie du progrès explique ceci clairement;
ainsi,
comme il y a eu autant d'idéals qu'il y a eu pour les peuples de façons de
comprendre la morale, l'amour, la religion, etc., le romantisme ne consistera
pas dans une exécution parfaite, mais dans une conception analogue à la morale
du siècle.
C'est
parce que quelques-uns l'ont placé dans la perfection du métier, que nous
avons eu le rococo du romantisme, le plus insupportable de tous sans
contredit.
Il
faut donc, avant tout, connaître les aspects de la nature et les situations de
l'homme, quea les artistes du passé ont dédaignés ou n'ont pas
connus.
Qui
dit romantisme dit art moderne, — c'est-à-dire intimité, spiritualité, couleur,
aspiration vers l'infini1, exprimées par tous les moyens que
contiennent les arts.
Il
suit de là qu'il y a une contradiction évidente entre le romantisme et les
œuvres de ses principaux sectaires.
Que
la couleur joue un rôle très important dans l'art moderne, quoi d'étonnant ? Le
romantisme est fils du Nord, et le Nord est coloriste; les rêves et les féeries
sont enfants de la brume. L'Angleterre, cette patrie des coloristes exaspérés,
la Flandre, la moitié de la France, sont plongées dans les brouillards; Venise
elle-même trempe dans les lagunes. Quant aux peintres espagnols, ils sont
plutôt contrastes que coloristes.
En
revanche le Midi2 est naturaliste, car la nature y est si belle et
si claire, que l'homme, n'ayant rien à désirer, ne trouve rien de plus beau à
inventer que ce qu'il voit :
ici,
l'art en plein air, et quelques centaines de lieues plus haut, les rêves
profonds de l'atelier et les regards de la fantaisie noyés dans les horizons
gris.
Le
Midi est brutal et positif comme un sculpteur dans ses compositions les plus
délicates; le Nord souffrant et inquiet se console avec l'imagination, et s'il
fait de la sculpture, elle sera plus souvent pittoresque que classique.
Raphaël,
quelque pur qu'il soit, n'est qu'un esprit matériel sans cesse à la recherche
du solide; mais cette canaille de Rembrandt est un puissant idéaliste qui fait
rêver et deviner au-delà. L'un compose des créatures à l'état neuf et virginal,
— Adam et Eve ; — mais l'autre secoue des haillons devant nos yeux et nous
raconte les souffrances humaines.
Cependant
Rembrandt n'est pas un pur coloriste,
422
Critique d'art
mais
un harmoniste; combien l'effet sera donc nouveau et le romantisme adorable, si
un puissant coloriste nous rend nos sentiments et nos rêves les plus chers avec
une couleur appropriée aux sujets !
Avant
de passer à l'examen de l'homme qui est jusqu'à présent le plus digne
représentant du romantisme, je veux écrire sur la couleur une série de
réflexions qui ne seront pas inutiles pour l'intelligence complète de ce petit
livre.
III
DE
LA COULEUR1
Supposons
un bel espace de nature où tout verdoie, rougeoie, poudroie et chatoie en
pleine liberté, où toutes choses, diversement colorées suivant leur
constitution moléculaire, changées de seconde en seconde par le déplacement de
l'ombre et de la lumière, et agitées par le travail intérieur du calorique2,
se trouvent en perpétuelle vibration, laquelle fait trembler les lignes et
complète la loi du mouvement éternel et universel. — Une immensité, bleue
quelquefois et verte souvent, s'étend jusqu'aux confins du ciel : c'est la mer.
Les arbres sont verts, les gazons verts, les mousses vertes; le vert serpente
dans les troncs, les tiges non mûres sont vertes ; le vert est le fond de la
nature, parce que le vert se marie facilement à tous les autres tons*. Ce qui
me frappe d'abord, c'est que partout, — coquelicots dans les gazons, pavots,
perroquets, etc., — le rouge chante la gloire du vert; le noir, — quand il y
en a, — zéro solitaire et insignifiant, intercède le secours du bleu ou du
rouge. Le bleu, c'est-à-dire le ciel, est coupé de légers flocons blancs ou de
masses grises qui trempent heureusement sa morne
*
Excepté à ses générateurs, le jaune et le bleu; cependant je ne parle ici que
des tons purs. Car cette règle n'est pas applicable aux coloristes
transcendants qui connaissent à fond la science du contrepoint.
Salon
de 1846 423
crudité,
— et, comme la vapeur de la saison, — hiver ou été, — baigne, adoucit, ou
engloutit les contours, la nature ressemble à un toton qui, mû par une vitesse
accélérée, nous apparaît gris, bien qu'il résume en lui toutes les couleurs.
La
sève monte et, mélange de principes, elle s'épanouit en tons mélangés ; les
arbres, les rochers, les granits se mirent dans les eaux et y déposent leurs
reflets ; tous les objets transparents accrochent au passage lumières et couleurs
voisines et lointaines. À mesure que l'astre du jour se dérange, les tons
changent de valeur, mais, respectant toujours leurs sympathies et leurs haines
naturelles, continuent à vivre en harmonie par des concessions réciproques. Les
ombres se déplacent lentement, et font fuir devant elles ou éteignent les tons
à mesure que la lumière, déplacée elle-même, en veut faire résonner de nouveau.
Ceux-ci se renvoient leurs renets, et, modifiant leurs qualités en les glaçant
de qualités transparentes et empruntées, multiplient à l'infini leurs mariages
mélodieux et les rendent plus faciles. Quand le grand foyer descend dans les
eaux, de rouges fanfares s'élancent de tous côtés; une sanglante harmonie
éclate à l'horizon, et le vert s'empourpre richement. Mais bientôt de vastes
ombres bleues chassent en cadence devant elles la foule des tons orangés et
rosé tendre qui sont comme l'écho lointain et affaibli de la lumière. Cette
grande symphonie du jour, qui est l'éternelle variation de la symphonie d'hier,
cette succession de mélodies, où la variété sort toujours de l'infini, cet
hymne compliqué s'appelle la couleur.
On
trouve dans la couleur l'harmonie, la mélodie et le contrepoint.
Si
l'on veut examiner le détail dans le détail, sur un objet de médiocre
dimension, — par exemple, la main d'une femme un peu sanguine, un peu maigre et
d'une peau très fine, on verra qu'il y a harmonie parfaite entre le vert des
fortes veines qui la sillonnent et les tons sanguinolents qui marquent les
jointures; les ongles roses tranchent sur la première phalange qui possède
quelques tons gris et bruns. Quant à la paume, les lignes de vie, plus roses et
plus vineusesa, sont séparées les unes des autres par le système des
veines vertes ou bleues qui les traversent. L'étude du même objet, faite avec
une loupe,
424
Critique d'art
fournira
dans n'importe quel espace, si petit qu'il soit, une harmonie parfaite de tons
gris, bleus, bruns, verts, orangés et blancs réchauffés par un peu de jaune; — harmonie
qui, combinée avec les ombres, produit le modelé des coloristes,
essentiellement différent du modelé des dessinateurs, dont les difficultés se
réduisent à peu près à copier un plâtre.
La
couleur est donc l'accord de deux tons. Le ton chaud et le ton froid, dans
l'opposition desquels consiste toute la théorie, ne peuvent se définir d'une
manière absolue : ils n'existent que relativement. La loupe, c'est l'œil du
coloriste. Je ne veux pas en conclure qu'un coloriste doit procéder par
l'étude minutieuse des tons confondus dans un espace très limité. Car en
admettant que chaque molécule soit douée d'un ton particulier, il faudrait que
la matière fût divisible à l'infini; et d'ailleurs, l'art n'étant qu'une
abstraction et un sacrifice du détail à l'ensemble, il est important de
s'occuper surtout des masses. Mais je voulais prouver que, si le cas était
possible, les tons, quelque nombreux qu'ils fussent, mais logiquement juxtaposés,
se fondraient naturellement par la loi qui les régit.
Les
affinités chimiques sont la raison pour laquelle la nature ne peut pas
commettre de fautes dans l'arrangement de ces tonsa; car, pour
elle, forme et couleur sont un.
Le
vrai coloriste ne peut pas en commettre non plus ; et tout lui est permis,
parce qu'il connaît de naissance la gamme des tons, la force du ton, les
résultats des mélanges, et toute la science du 'contrepoint, et qu'il peut
ainsi faire une harmonie de vingt rouges différents.
Cela
est si vrai que, si un propriétaire anticoloriste s'avisait de repeindre sa
campagne d'une manière absurde et dans un système de couleurs charivariques, le
vernis épais et transparent de l'atmosphère et l'œil savant de Véronèse
redresseraient le tout et produiraient sur une toile un ensemble satisfaisant,
conventionnel sans doute, mais logique.
Cela
explique comment un coloriste peut être paradoxal dans sa manière d'exprimer
la couleur, et comment l'étude de la nature conduit souvent à un résultat tout
différent de la nature.
Salon
de 1846 425
L'air
joue un si grand rôle dans la théorie de la couleur, que, si un paysagiste
peignait les feuilles des arbres telles qu'il les voit, il obtiendrait un ton
faux; attendu qu'il y a un espace d'air bien moindre entre le spectateur et le
tableau qu'entre le spectateur et la nature.
Les
mensonges sont continuellement nécessaires, même pour arriver au trompe-l'œil.
L'harmonie
est la base de la théorie de la couleur. La mélodie est l'unité dans la
couleur, ou la couleur générale.
La
mélodie veut une conclusion; c'est un ensemble où tous les effets concourent à
un effet général.
Ainsi
la mélodie laisse dans l'esprit un souvenir profond.
La
plupart de nos jeunes coloristes manquent de mélodie.
La
bonne manière de savoir si un tableau est mélodieux est de le regarder d'assez
loin pour n'en comprendre ni le sujet ni les lignes. S'il est mélodieux, il a
déjà un sens, et il a déjà pris sa place dans le répertoire des souvenirs.
Le
style et le sentiment dans la couleur viennent du choix, et le choix vient du
tempérament.
Il
y a des tons gais et folâtres, folâtres et tristes, riches et gais, riches et
tristes, de communs et d'originaux.
Ainsi
la couleur de Véronèse est calme et gaie. La couleur de Delacroix est souvent
plaintive, et la couleur de M. Catlin1 souvent terrible.
J'ai
eu longtemps devant ma fenêtre un cabaret mi-parti de vert et de rouge crus,
qui étaient pour mes yeux une douleur délicieuse.
J'ignore
si quelque analogiste a établi solidement une gamme complète des couleurs et
des sentiments, mais je me rappelle un passage d'Hoffmann qui exprime parfaitement
mon idée, et qui plaira à tous ceux qui aiment sincèrement la nature : « Ce
n'est pas seulement en rêve, et dans le léger délire qui précède le sommeil,
c'est encore éveillé, lorsque j'entends de la musique, que je trouve une
analogie et une réunion intime entre les couleurs, les sons et les parfums. Il
me semble que toutes ces choses ont été engendrées par un même rayon de
lumière, et qu'elles doivent se réunir dans un merveilleux concert. L'odeur des
soucis bruns et rouges produit surtout un effet magique sur ma personne. Elle me
fait tomber dans
426
Critique d'art
une
profonde rêverie, et j'entends alors comme dans le lointain les sons graves et
profonds du hautbois*. »
On
demande souvent si le même homme peut être à la fois grand coloriste et grand
dessinateur.
Oui
et non; car il y a différentes sortes de dessins. La qualité d'un pur
dessinateur consiste surtout dans la finesse, et cette finesse exclut la touche
: or il y a des touches heureuses, et le coloriste chargé d'exprimer la 1 nature
par la couleur perdrait souvent plus à supprimer des touches heureuses qu'à
rechercher une plus grande austérité de dessin.
La
couleur n'exclut certainement pas le grand dessin, celui de Véronèse, par
exemple, qui procède surtout par l'ensemble et les masses; mais bien le dessin
du détail, le contour du petit morceau, où la touche mangera toujours la ligne.
L'amour
de l'air, le choix des sujets à mouvement, veulent l'usage des lignes
flottantes et noyées.
Les
dessinateurs exclusifs agissent selon un procédé inverse et pourtant analogue.
Attentifs à suivre et à surprendre la ligne dans ses ondulations les plus
secrètes, ils n'ont pas le temps de voir l'air et la lumière, c'est-à-dire
leurs effets, et s'efforcent même de ne pas les voir, pour ne pas nuire au
principe de leur école.
On
peut donc être à la fois coloriste et dessinateur, mais dans un certain sens.
De même qu'un dessinateur peut être coloriste par les grandes masses, de même
un coloriste peut être dessinateur par une logique complète de l'ensemble des
lignes; mais l'une de ces qualités absorbe toujours le détail de l'autre.
Les
coloristes dessinent comme la nature ; leurs figures sont naturellement
délimitées par la lutte harmonieuse des masses colorées.
Les
purs dessinateurs sont des philosophes et des abstracteurs de quintessence.
Les
coloristes sont des poètes épiques.
Salon
de 1846 427
EUGÈNE
DELACROIX
Le
romantisme et la couleur me conduisent droit à EUGÈNE DELACROIX. J'ignore s'il
est fier de sa qualité de romantique; mais sa place est ici, parce que la majorité
du public l'a depuis longtemps, et même dès sa première œuvre, constitué le
chef de l'école moderne.
En
entrant dans cette partie, mon cœur est plein d'une joie sereine, et je choisis
à dessein mes plumes les plus neuves, tant je veux être clair et limpide, et
tant je me sens aise d'aborder mon sujet le plus cher et le plus sympathique.
Il faut, pour faire bien comprendre les conclusions de ce chapitre, que je
remonte un peu haut dans l'histoire de ce temps-ci, et que je remette sous les
yeux du public quelques pièces du procès déjà citées par les critiques et les
historiens précédents, mais nécessaires pour l'ensemble de la démonstration. Du
reste, ce n'est pas sans un vif plaisir que les purs enthousiastes d'Eugène
Delacroix reliront un article du Constitutionnel de 1822, tiré du Salon de M.
Thiers, journaliste1.
«
Aucun tableau ne révèle mieux, à mon avis, l'avenir d'un grand peintre que
celui de M. Delacroix, représentant Le Dante et Virgile aux enfers. C'est là
surtout qu'on peut remarquer ce jet de talent, cet élan de la supériorité
naissante qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop
modéré de tout le reste.
«
Le Dante et Virgile, conduits par Caron, traversent le neuve infernal et
fendent avec peine la foule qui se presse autour de la barque pour y pénétrer.
Le Dante, supposé vivant, a l'horrible teinta des lieux; Virgile,
couronné d'un sombre laurier, a les couleurs de la mort. Les malheureux,
condamnés éternellement à désirer la rive6 opposée, s'attachent à la
barque : l'un la saisit en vain, et, renversé par son mouvement trop rapide,
est replongé dans les eaux; un autre l'embrasse et repousse avec les pieds ceux
qui veulent aborder comme lui;
*
Kreisleriana1
454
Critique d'art
Grands
mystères, ma foi ! — Une lumière rose ou couleur de pêche et une ombre verte,
c'est là que gît toute la difficulté. — Ce qu'il y a de terrible dans cette
peinture, c'est qu'elle se fait voir; on l'aperçoit de très loin.
De
tous ces messieurs, le plus malheureux sans doute est M. COUTURE1,
qui joue en tout ceci le rôle intéressant d'une victime. — Un imitateur est un
indiscret qui vend une surprise.
Dans
les différentes spécialités des sujets bas-bretons, catalans, suisses,
normands, etc., MM. ARMAND et ADOLPHE LELEUX sont dépassés par M. GUILLEMIN,
qui est inférieur à M. HÉDOUIN2, qui lui-même le cède à M. HAFFNER.
J'ai
entendu plusieurs fois faire à MM. Leleux ce singulier reproche3,
que. Suisses, Espagnols ou Bretons, tous leurs personnages avaient l'air
breton.
M.
Hédouin est certainement un peintre de mérite, qui possède une touche ferme et
qui entend la couleur;
il
parviendra sans doute à se constituer une originalité particulière.
Quant
à M. Haffner, je lui en veux d'avoir fait une fois un portrait dans une manière
romantique et superbe4, et de n'en avoir point fait d'autres; je
croyais que c'était un grand artiste plein de poésie et surtout d'invention, un
portraitiste de premier ordre, qui lâchait quelques rapinades à ses heures
perdues ; mais il paraît que ce n'est qu'un peintre.
VII
DE
L'IDÉAL ET DU MODÈLE
La
couleur étant la chose la plus naturelle et la plus visible, le parti des
coloristes est le plus nombreux et le plus important. L'analyse, qui facilite
les moyens d'exécution, a dédoublé la nature en couleur et ligne, et avant de
procéder à l'examen des hommes qui composent le
Salon
de 1846 455
second
parti, je crois utile d'expliquer ici quelques-uns des principes qui les
dirigent, parfois même à leur insu.
Le
titre de ce chapitre est une contradiction, ou plutôt un accord de contraires;
car le dessin du grand dessinateur doit résumer l'idéal et le modèle.
La
couleur est composée de masses colorées qui sont faites d'une infinité de tons,
dont l'harmonie fait l'unité :
ainsi
la ligne, qui a ses masses et ses généralités, se subdivise en une foule de
lignes particulières, dont chacune est un caractère du modèle.
La
circonférence, idéal de la ligne courbe, est comparable à une figure analogue
composée d'une infinité de lignes droites, qui doit se confondre avec elle, les
angles intérieurs s'obtusant1 de plus en plus.
Mais
comme il n'y a pas de circonférence parfaite, l'idéal absolu est une bêtise. Le
goût exclusif du simple conduit l'artiste nigaud à l'imitation du même type.
Les poètes, les artistes et toute la race humaine seraient bien malheureux, si
l'idéal, cette absurdité, cette impossibilité, était trouvé. Qu'est-ce que
chacun ferait désormais de son pauvre moi, — de sa ligne brisée ?
J'ai
déjà remarqué que le souvenir était le grand critérium de l'art; l'art est une
mnémotechnie du beau :
or,
l'imitation exacte gâte le souvenir. Il y a de ces misérables peintres, pour
qui la moindre verrue est une bonne fortune; non seulement ils n'ont garde de
l'oublier, mais il est nécessaire qu'ils la fassent quatre fois plus grosse :
aussi font-ils le désespoir des amants, et un peuple qui fait faire le portrait
de son roi est un amant.
Trop
particulariser ou trop généraliser empêchent également le souvenir; à l'Apollon
du Belvédère et au Gladiateur je préfère l'Antinous, car l'Antinous est l'idéal
du charmant Antinous.
Quoique
le principe universel soit un, la nature ne donne rien d'absolu, ni même de
complet*; je ne vois que des individus. Tout animal, dans une espèce semblable,
diffère en quelque chose de son voisin, et parmi les milliers de fruits que
peut donner un même arbre,
*
Rien d'absolu : — ainsi, l'idéal du compas est la pire des sottises; — ni de
complet : — ainsi il faut tout compléter, et retrouver chaque idéal.
456 Critique d'art
il
est impossible d'en trouver deux identiques, car ils seraient le même; et la
dualité, qui est la contradiction de l'unité, en est aussi la conséquence*.
C'est surtout dans la race humaine que l'infini de la variété se manifeste
d'une manière effrayante. Sans compter les grands types que la nature a distribués
sous les différents climats, je vois chaque jour passer sous ma fenêtre un
certain nombre de Kalmouks, d'Osages, d'Indiens, de Chinois et de Grecs
antiques, tous plus ou moins parisianisés. Chaque individu est une harmonie ;
car il vous est maintes fois arrivé de vous retourner à un son de voix connu,
et d'être frappé d'étonnement devant une créature inconnue, souvenir vivant
d'une autre créature douée de gestes et d'une voix analogues. Cela est si vrai
que Lavater
a
dressé une nomenclature des nez et des bouches qui jurent de figurer ensemble2,
et constaté plusieurs erreurs de ce genre dans les anciens artistes, qui ont
revêtu quelquefois des personnages religieux ou historiques de formes
contraires à leur caractère. Que Lavater se soit trompé dans le détail, c'est
possible; mais il avait l'idée du principe. Telle main veut tel pied; chaque
épiderme engendre son poil3. Chaque individu a donc son idéal.
Je
n'affirme pas qu'il y ait autant d'idéals primitifs que d'individus, car un
moule donne plusieurs épreuves;
mais
il y a dans l'âme du peintre autant d'idéals que d'individus, parce qu'un
portrait est un modèle compliqué d'un artiste.
Ainsi
l'idéal n'est pas cette chose vague, ce rêve ennuyeux et impalpable qui nage
au plafond des académies ;
un
idéal, c'est l'individu redressé par l'individu, reconstruit et rendu par le
pinceau ou le ciseau à l'éclatante vérité de son harmonie native.
La
première qualité d'un dessinateur est donc l'étude lente et sincère de son
modèle. Il faut non seulement que l'artiste ait une intuition profonde du
caractère du modèle, mais encore qu'il le généralise quelque peu, qu'il exagère
volontairement quelques détails, pour augmenter la physionomie et rendre son
expression plus claire.
*
Je dis la contradiction, et non pas le contraire; car la contradiction est une
invention humaine1.
Salon
de 1846 457
II
est curieux de remarquer que, guidé par ce principe, — que le sublime doit fuir
les détails, — l'art pour se perfectionner revient vers son enfance. — Les
premiers artistes aussi n'exprimaient pas les détails. Toute la différence,
c'est qu'en faisant tout d'une venue les bras et les jambes de leurs figures,
ce n'étaient pas eux qui fuyaient les détails, mais les détails qui les
fuyaient; car pour choisir il faut posséder1.
Le
dessin est une lutte entre la nature et l'artiste, où l'artiste triomphera
d'autant plus facilement qu'il comprendra mieux les intentions de la nature.
Il ne s'agit pas pour lui de copier, mais d'interpréter dans une langue plus
simple et plus lumineuse.
L'introduction
du portrait, c'est-à-dire du modèle idéalisé, dans les sujets d'histoire, de
religion, ou de fantaisie, nécessite d'abord un choix exquis du modèle, et
peut certainement rajeunir et revivifiera la peinture moderne, trop
encline, comme tous nos arts, à se contenter de l'imitation des anciens.
Tout
ce que je pourrais dire de plus sur les idéals me paraît inclus dans un
chapitre de Stendhal, dont le titre est aussi clair qu'insolent :
«
COMMENT L'EMPORTER SUR RAPHAEL2 ?
«
Dans les scènes touchantes produites par les passions, le grand peintre des
temps modernes, si jamais il paraît, donnera à chacune de ses personnes lab
beauté idéale tirée du tempérament fait pour sentir le plus vivement l'effet
de cette passion.
«
Werther ne sera pas indifféremment sanguin ou mélancolique; Lovelace,
flegmatique ou bilieux. Le bon curé Primerose3, l'aimable Cassio
n'auront pas le tempérament bilieux; mais le juif Shylock, mais le sombre
lago, mais lady Macbeth, mais Richard III; l'aimable et pure Imogène sera un
peu flegmatique.
«
D'après ses premières observations, l'artiste a fait l'Apollon du Belvédère.
Mais se réduira-t-il à donner froidement des copies de l'Apollon toutes les
fois qu'il voudra présenter un dieu jeune et beau ? Non, il mettra un rapport
entre l'action et le genre de beauté. Apollon,
458
Critique d'art
délivrant
la terre du serpent Python, sera plus fort; Apollon, cherchant à plaire à
Daphné, aura des traits plus délicats*. »
DE
QUELQUES DESSINATEURS
Dans
le chapitre précédent, je n'ai point parlé du dessin imaginatif ou de création,
parce qu'il est en général le privilège des coloristes. Michel-Ange, qui est à
un certain point de vue l'inventeur de l'idéal chez» les modernes, seul a
possédé au suprême degré l'imagination du dessin sans être coloriste. Les purs
dessinateurs sont des naturalistes doués d'un sens excellent; mais ils
dessinent par raison, tandis que les coloristes, les grands coloristes,
dessinent par tempérament, presque à leur insu. Leur méthode est analogue à la
nature : ils dessinent parce qu'ils colorent, et les purs dessinateurs, s'ils
voulaient être logiques et fidèles à leur profession de foi, se contenteraient
du crayon noir. Néanmoins ils s'appliquent à la couleur avec une ardeur
inconcevable, et ne s'aperçoivent point de leurs contradictions. Ils commencent
par délimiter les formes d'une manière cruelle et absolue, et veulent ensuite
remplir ces espaces. Cette méthode double contrarie sans cesse leurs efforts,
et donne à toutes leurs productions je ne sais quoi d'amer, de pénible et de
contentieux. Elles sont un procès éternel, une dualité fatigante. Un
dessinateur est un coloriste manqué.
Cela
est si vrai, que M. INGRES, le représentant le plus illustre de l'école
naturaliste dans le dessin, est toujours au pourchas de la couleur. Admirable
et malheureuse opiniâtreté ! C'est l'éternelle histoire des gens qui vendraient
la réputation qu'ils méritent pour celle qu'ils
*
Histoire de la peinture en Italie, chap. CL Cela s'imprimait en 1817
Salon
de 1846 459
ne
peuvent obtenir. M. Ingres adore la couleur, comme une marchande de modes.
C'est peine et plaisir à la fois que de contempler les efforts qu'il fait pour
choisir et accoupler ses tons. Le résultat, non pas toujours discordant, mais
amer et violent, plaît souvent aux poètes corrompus; encore quand leur esprit
fatigué s'est longtemps réjoui dans ces luttes dangereuses, il veut absolument
se reposer sur un Velasquez ou un Lawrence.
Si
M. Ingres occupe après E. Delacroix la place la plus importante, c'est à cause
de ce dessin tout particulier, dont j'analysais tout à l'heure les mystères,
et qui résume le mieux jusqu'à présent l'idéal et le modèle. M. Ingres dessine
admirablement bien, et il dessine vite. Dans ses croquis il fait naturellement
de l'idéal; son dessin, souvent peu chargé, ne contient pas beaucoup de traits
; mais chacun rend un contour important. Voyez à côté les dessins de tous ces
ouvriers en peinture, — souvent ses élèves; — ils rendent d'abord les minuties,
et c'est pour cela qu'ils enchantent le vulgaire, dont l'œil dans tous les
genres ne s'ouvre que pour ce qui est petit1.
Dans
un certain sens, M. Ingres dessine mieux que Raphaël, le roi populaire des
dessinateurs. Raphaël a décoré des murs immenses ; mais il n'eût pas fait si
bien que lui le portrait de votre mère, de votre ami, de votre maîtresse.
L'audace de celui-ci est toute particulière, et combinée avec une telle ruse,
qu'il ne recule devant aucune laideur et aucune bizarrerie : il a fait la
redingote de M. Molé ; il a fait le carrick de Cherubini ; il a mis dans le
plafond d'Homère2, — œuvre qui vise à l'idéal plus qu'aucune autre,
— un aveugle, un borgne, un manchot et un bossu. La nature le récompense
largement de cette adoration païenne. Il pourrait faire de Mayeux3 une
chose sublime.
La
belle Muse de Cherubini est encore un portrait. Il est juste de dire que si M.
Ingres, privé de l'imagination du dessin, ne sait pas faire de tableaux, au
moins dans de grandes proportions, ses portraits sont presque des tableaux, c'est-à-dire
des poèmes intimes.
Talent
avare, cruel, coléreux et souffrant, mélange singulier de qualités contraires,
toutes mises au profit de la nature, et dont l'étrangeté n'est pas un des
moindres charmes; — flamand dans l'exécution, individualiste
472 Critique
d'art
Quant à ses Chasses, elles ont cela de comique que les chiens y jouent le grand
rôle et pourraient manger chacun quatre chevaux1. Ils rappellent les
célèbres moutons dans Les Vendeurs du
Temple, de Jouvenet2, qui absorbent Jésus-Christ.
XII
DE
L'ÉCLECTISME ET DU DOUTE»
Nous sommes, comme on le voit, dans
l'hôpital de la peinture. Nous touchons aux plaies et aux maladies; et celle-ci
n'est pas une des moins étranges et des moins contagieuses.
Dans le siècle présent comme dans les
anciens, aujourd'hui comme autrefois, les hommes forts et bien portants se
partagent, chacun suivant son goût et son tempérament, les divers territoires
de l'art, et s'y exercent en pleine liberté suivant la loi fatale du travail
attrayant. Les uns vendangent facilement et à pleines mains dans les vignes
dorées et automnales de la couleur; les autres labourent avec patience et
creusent péniblement le sillon profond du dessin. Chacun de ces hommes a
compris que sa royauté était un sacrifice, et qu'à cette condition seule il
pouvait régner avec sécurité jusqu'aux frontières qui la limitent. Chacun d'eux
a une enseigne à sa couronne; et les mots écrits sur l'enseigne sont lisibles
pour tout le monde. Nul d'entre eux ne doute6 de sa royauté, et
c'est dans cette imperturbable conviction qu'est leur gloire et leur sérénité.
M. Horace Vernet lui-même, cet odieux
représentant du chic, a le mérite de
n'être pas un douteur. C'est un homme d'une humeur heureuse et folâtre, qui
habite un pays artificiel dont les acteurs et les coulisses sont faits du même
carton; mais il règne en maître dans son royaume de parade etc de
divertissements.
Le doute, qui est aujourd'hui dans le
monde moral la
Salon de 1846
473
cause principale de toutes les affections
morbides, et dont les ravages sont plus grands que jamais, dépend de causes
majeures que j'analyserai dans l'avant-dernier chapitre, intitulé : Des écoles et des ouvriers. Le doute a
engendré l'éclectisme, car les douleurs avaient la bonne volonté du salut.
L'éclectisme1, aux différentes
époques, s'est toujours cru plus grand que les doctrines anciennes, parce
qu'arrivé le dernier il pouvait parcourir les horizons les plus reculés. Mais
cette impartialité prouve l'impuissance des éclectiques. Des gens qui se
donnent si largement le temps de la réflexion ne sont pas des hommes complets ;
il leur manque une passion.
Les éclectiques n'ont pas songé que
l'attention humaine est d'autant plus intense qu'elle est bornée et qu'elle
limite elle-même son champ d'observations. Qui trop embrasse mal étreint.
C'est surtout dans les arts que
l'éclectisme a eu les conséquences les plus visibles et les plus palpables,
parce que l'art, pour être profond, veut une idéalisation perpétuelle qui ne
s'obtient qu'en vertu du sacrifice, — sacrifice involontaire.
Quelque habile que soit un éclectique,
c'est un homme faible; car c'est un homme sans amour. Il n'a donc pas d'idéal,
il n'a pas de parti pris; — ni étoile ni boussole.
Il mêle quatre procédés différents qui ne
produisent qu'un effet noir, une négation.
Un éclectique est un navire qui voudrait
marcher avec quatre vents.
Une œuvre faite à un point de vue
exclusif, quelque grands que soient ses défauts, a toujours un grand charme
pour les tempéraments analogues à celui de l'artiste.
L'œuvre d'un éclectique ne laisse pas de
souvenir.
Un éclectique ignore que la première
affaire d'un artiste est de substituer l'homme à la nature et de protester
contre elle. Cette protestation ne se fait pas de parti pris, froidement, comme
un code ou une rhétorique; elle est emportée et naïve, comme le vice, comme la
passion, comme l'appétit. Un éclectique n'est donc pas un homme.
Le doute a conduit certains artistes à
implorer le secours de tous les autres arts. Les essais de moyens
contradictoires, l'empiétement d'un art sur un autre,
474
Critique
d'art
l'importation de la poésie, de l'esprit
et du sentiment dans la peinture, toutes ces misères modernes sont des vices
particuliers aux éclectiques.
XIII
DE
M. ARY SCHEFFER
ET
DES SINGES DU SENTIMENT
Un exemple désastreux de cette méthode,
si l'on peut appeler ainsi l'absence de méthode, est M. ARY SCHEFFER.
Après avoir imité Delacroix, après avoir
singé les coloristes, les dessinateurs français et l'école néo-chrétienne
d'Overbecka, M. Ary Scheffer s'est aperçu, — un peu tard sans doute,
— qu'il n'était pas né peintre. Dès lors il fallut recourir à d'autres moyens;
et il demanda aide et protection à la poésie.
Faute ridicule pour deux raisons :
d'abord la poésie n'est pas le but immédiat du peintre ; quand elle se trouve
mêlée à la peinture, l'oeuvre n'en vaut que mieux, mais elle ne peut pas en
déguiser les faiblesses. Chercher la poésie de parti pris dans la conception
d'un tableau est le plus sûr moyen de ne pas la trouver. Elle doit venir à
l'insu de l'artiste. Elle est le résultat de la peinture elle-même; car elle
gît dans l'âme du spectateur, et le génie consiste à l'y réveiller. La peinture
n'est intéressante que par la couleur et par la forme; elle ne ressemble à la
poésie qu'autant que celle-ci éveille dans le lecteur des idées de peinture.
En second lieu, et ceci est une
conséquence de ces dernières lignes, il est à remarquer que les grands
artistes, que leur instinct conduit toujours bien, n'ont pris dans les poètes
que des sujets très colorés et très visibles. Ainsi ils préfèrent Shakespeare à
Arioste.
Or, pour choisir un exemple éclatant de
la sottise de M. Ary Scheffer, examinons le sujet du tableau intitulé Saint Augustin et sainte Monique1.
Un brave peintre espagnol eût naïvement, avec la double piété de l'art et de
la religion, peint de son mieux l'idée générale qu'il se
Salon
de 1846 475
faisait
de saint Augustin et de sainte Monique. Mais il ne s'agit pas de cela; il faut
surtout exprimer le passage suivant, — avec des pinceaux et de la couleur : — «
Nous cherchions entre nous quelle sera cette vie éternelle que l'œil n'a pas vue, que l'oreille n'a pas entendue, et où n'atteint
pas le cœur de l'homme1 ! » C'est le comble de l'absurdité. Il
me semble voir un danseur exécutant un pas de mathématiques !
Autrefois
le public était bienveillant pour M.
Ary Scheffer; il retrouvait devant ces tableaux poétiques les plus chers souvenirs des grands poètes, et cela lui
suffisait. La vogue passagère de M. Ary Scheffer fut un hommage à la mémoire de
Gœthe2. Mais les artistes, même ceux qui n'ont qu'une originalité
médiocre, ont montré depuis longtemps au public de la vraie peinture, exécutée
avec une main sûre et d'après les règles les plus simples de l'art : aussi
s'est-il dégoûté peu à peu de la peinture invisible, et il est aujourd'hui, à
l'endroit de M. Ary Scheffer, cruel et ingrat, comme tous les publics. Ma foi
! il fait bien.
Du
reste, cette peinture est si malheureuse, si triste, si indécise et si sale,
que beaucoup de gens ont pris les tableaux de M. Ary Scheffer pour ceux de M. HENRY SCHEFFER, un autre Girondin3
de l'art. Pour moi, ils me font l'effet de tableaux de M. Delaroche, lavés par
les grandes pluies.
Une
méthode simple pour connaître la portée d'un artiste est d'examiner son public.
E. Delacroix a pour lui les peintres et les poètes; M. Decamps, les peintres;
M.
Horace Vernet, les garnisons, et M. Ary Scheffer, les femmes esthétiques4
qui se vengent de leurs flueurs blanches en faisant de la musique religieuse*.
Les
singes du sentiment sont, en général, de mauvais artistes. S'il en était
autrement, ils feraient autre chose que du sentiment.
*
Je recommande à ceux que mes pieuses colères ont dû parfois scandaliser la
lecture des Salons de Diderot. Entre
autres exemples de charité bien entendue, ils y verront que ce grand
philosophe, à propos d'un peintre qu'on lui avait recommandé, parce qu'il avait
du monde à nourrir, dit qu'il faut abolir les tableaux ou la famille6.
Critique
d'art 476
Dans
Le Sang de Vénus1, la
Vénus est jolie, délicate et dans un bon mouvement; mais la nymphe accroupie en
face d'elle est d'un poncif affreux.
On
peut faire à M. matout les mêmes
reproches à l'endroit de la couleur. De plus, un artiste qui s'est présenté
autrefois2 comme dessinateur, et dont l'esprit s'appliquait surtout
à l'harmonie combinée des lignes, doit éviter de donner à une figure des
mouvements de cou et de bras improbables. Si la nature le veut, l'artiste
idéaliste, qui veut être fidèle à ses principes, n'y doit pas consentir.
M.
CHENAVARD est un artiste
éminemment savant et piocheur, dont on a remarqué, il y a quelques années, Le Martyre de saint Polycarpe3,
fait en collaboration avec M. comairas4. Ce tableau dénotait une science
réelle de composition, et une connaissance approfondie de tous les maîtres
italiens. Cette année, M. Chenavard a encore fait preuve de goût dans le choix
de son sujet et d'habileté dans son dessin5 ; mais quand on lutte
contre Michel-Ange6, ne serait-il pas convenable de l'emporter au
moins par la couleur ?
M.
A. guignet porte toujours deux
hommes dans son cerveau, Salvator et M. Decamps. M. Salvator Gui-gnet peint
avec de la sépia. M. Guignet Decamps est une entité diminuée par la dualité. — Les Condottières après un pillage sont
faits dans la première manière;
Xerxès
se rapproche de la seconde. — Du
reste, ce tableau est assez bien composé, n'était le goût de l'érudition et de
la curiosité, qui intrigue et amuse le spectateur et le détourne de la pensée
principale; c'était aussi le défaut des Pharaons7.
MM.
BRUNE et GIGOUX sont déjà de vieilles réputations. Même dans son bon
temps, M. Gigoux n'a guère fait que de vastes vignettes. Après de nombreux
échecs, il nous a montré enfin un tableau qui, s'il n'est pas très original, a
du moins une assez belle tournure. Le Mariage
de la sainte Vierge semble être l'oeuvre d'un de ces maîtres nombreux de la
décadence florentine, que la couleur aurait subitement préoccupé.
M.
Brune rappelle les Carrache et les peintres éclectiques de la seconde époque8
: manière solide, mais d'âme peu ou point; — nulle grande faute, mais nulle
grande qualité.
Sa/on de 1846 479
S'il
est des douteurs qui inspirent de l'intérêt, il en est de grotesques que le
public revoit tous les ans avec cette joie méchante, particulière aux flâneurs
ennuyés à qui la laideur excessive procure quelques instants de distraction.
M.
BARD, l'homme aux folies froides,
semble décidément succomber sous le fardeau qu'il s'était imposé. Il revient
de temps à autre à sa manière naturelle, qui est celle de tout le monde. On m'a
dit que l'auteur de La Barque de Caron
était élève de M. Horace Vernet1.
M.
BIARD est un homme universel.
Cela semblerait indiquer qu'il ne doute pas le moins du monde, et que nul plus
que lui n'est sûr de son fait; mais remarquez bien que parmi cet effroyable
bagage, — tableaux d'histoire, tableaux de voyages, tableaux de sentiment,
tableaux spirituels, — il est un genre négligé. M. Biard a reculé devant le
tableau de religion. Il n'est pas encore assez convaincu de son mérite.
XV
DU
PAYSAGE
Dans
le paysage, comme dans le portrait et le tableau d'histoire, on peut établir
des classifications basées sur les méthodes différentes : ainsi il y a des
paysagistes coloristes, des paysagistes dessinateurs et des Imaginatifs ; des
naturalistes idéalisant à leur insu, et des sectaires du poncif, qui s'adonnent à un genre particulier et étrange, qui
s'appelle le Paysage historique.
Lors
de la révolution romantique, les paysagistes, à l'exemple des plus célèbres
Flamands, s'adonnèrent exclusivement à l'étude de la nature; ce fut ce qui les
sauva et donna un éclat particulier à l'école du paysage moderne. Leur talent
consista surtout dans une adoration étemelle de l'œuvre visible, sous tous ses
aspects et dans tous ses détails. D'autres, plus philosophes et plus
raisonneurs, s'occu-
480 Critique d'art
pèrent
surtout du style, c'est-à-dire de l'harmonie des lignes principales, de
l'architecture de la nature.
Quant
au paysage de fantaisie, qui est l'expression de la rêverie humaine, l'égoïsme
humain substitué à la nature, il fut peu cultivé. Ce genre singulier, dont Rembrandt,
Rubens, Watteau, et quelques livres d'étrennes anglais1 offrent les
meilleurs exemples, et qui est en petit l'analogue des belles décorations de
l'Opéra, représente le besoin naturel du merveilleux. C'est l'imagination du
dessin importée dans le paysage : jardins fabuleux, horizons immenses, cours
d'eau plus limpides qu'il n'est naturel, et coulant en dépit des lois de la
topographie, rochers gigantesques construits dans des proportions idéales,
brumes flottantes comme un rêve. Le paysage de fantaisie a eu chez nous peu
d'enthousiastes, soit qu'il fût un fruit peu français, soit que l'école eût
avant tout besoin de se retremper dans les sources purement naturelles.
Quant
au paysage historique, dont je veux dire quelques mots en manière d'office pour
les morts, il n'est ni la libre fantaisie, ni l'admirable servilisme des
naturalistes : c'est la morale appliquée à la nature.
Quelle
contradiction et quelle monstruosité ! La nature n'a d'autre morale que le
fait, parce qu'elle est la morale elle-même; et néanmoins il s'agit de la
reconstruire et de l'ordonner d'après des règles plus saines et plus pures,
règles qui ne se trouvent pas dans le pur enthousiasme de l'idéal, mais dans des
codes bizarres que les adeptes ne montrent à personne.
Ainsi
la tragédie, — ce genre oublié des hommes, et dont on ne retrouve quelques
échantillons qu'à la Comédie-Française, le théâtre le plus désert de l'univers2,
— la tragédie consiste à découper certains patrons éternels, qui sont l'amour,
la haine, l'amour filial, l'ambition, etc., et, suspendus à des fils, à lesa
faire marcher, saluer, s'asseoir et parler d'après une étiquette mystérieuse
et sacrée. Jamais, même à grand renfort de coins et de maillets, vous ne ferez
entrer dans la cervelle d'un poète tragique l'idée de l'infinie variété, et
même en le frappant ou en le tuant, vous ne lui persuaderez pas qu'il faut
différentes morales. Avez-vous jamais vu boire et manger des personnes
tragiques ? Il est évident que ces gens-là se sont fait la morale à l'endroit
des besoins
Salon
de 1846 481
naturels
et qu'ils ont créé leur tempérament, au lieu que la plupart des hommes
subissent le leur. J'ai entendu dire à un poète ordinaire de la Comédie-Française
que les romans de Balzac lui serraient le cœur et lui inspiraient du dégoût;
que, pour son compte, il ne concevait pas que des amoureux vécussent d'autre
chose que du parfum des fleurs et des pleurs de l'aurore. Il serait temps, ce
me semble, que le gouvernement s'en mêlât; car si les hommes de lettres, qui
ont chacun leur rêve et leur labeur, et pour qui le dimanche n'existe pas,
échappent naturellement à la tragédie, il est un certain nombre de gens à qui
l'on a persuadé que la Comédie-Française était le sanctuaire de l'art, et dont
l'admirable bonne volonté est filoutée un jour sur sept. Est-il raisonnable de
permettre à quelques citoyens de s'abrutir et de contracter des idées fausses ?
Mais il paraît que la tragédie et le paysage historique sont plus forts que les
Dieux.
Vous
comprenez maintenant ce que c'est qu'un bon paysage tragique. C'est un
arrangement de patrons d'arbres, de fontaines, de tombeaux et d'urnes
cinéraires. Les chiens sont taillés sur un certain patron de chien historique;
un berger historique ne peut pas, sous peine du déshonneur, s'en permettre
d'autres. Tout arbre immoral qui s'est permis de pousser tout seul et à sa
manière est nécessairement abattu; toute mare à crapauds ou à têtards est
impitoyablement enterrée. Les paysagistes historiques qui ont des remords par
suite de quelques peccadilles naturelles, se figurent l'enfer sous l'aspect
d'un vrai paysage, d'un ciel pur et d'une nature libre et riche : par exemple
une savane ou une forêt vierge.
MM.
PAUL FLANDRIN, DESGOFFEa1, CHEVANDIER2 et TEYTAUD3 sont les hommes qui se sont imposé la
gloire de lutter contre le goût d'une nation4.
J'ignore
quelle est l'origine du paysage historique. À coup sûr, ce n'est pas dans
Poussin qu'il a pris naissance; car auprès de ces messieurs, c'est un esprit
perverti et débauché.
MM.
aligny5, corot et cabat se préoccupent beaucoup du style. Mais ce qui, chez M.
Aligny, est un parti pris violent et philosophique, est chez M. Corot une
habitude naïve et une tournure d'esprit naturel. Il n'a
482 Critique d'art
malheureusement
donné cette année qu'un seul paysage : ce sont des vaches qui viennent boire à
une mare dans la forêt de Fontainebleau1. M. Corot est plutôt un
harmoniste qu'un coloriste; et ses compositions, toujours dénuées de pédanterie,
ont un aspecfc séduisant par la simplicité même de la couleur. Presque toutes
ses œuvres ont le don particulier de l'unité, qui est un des besoins de la
mémoire.
M.
Aligny a fait à l'eau-forte de très belles vues de Corinthe et d'Athènes; elles
expriment parfaitement bien l'idée préconçue de ces choses. Du reste, ces harmonieux
poèmes de pierre allaient très bien au talent sérieux et idéaliste de M.
Aligny, ainsi que la méthode employée pour les traduire.
M.
cabat a complètement abandonné la
voie dans laquelle il s'était fait une si grande réputation. Sans être complice
des fanfaronnades particulières à certains paysagistes naturalistes, il était
autrefois bien plus brillant et bien plus naïf. Il a véritablement tort de ne
plus se fier à la nature, comme jadis. C'est un homme d'un trop grand talent
pour que toutes ses compositions n'aient pas un caractère spécial ; mais ce
jansénisme de nouvelle date, cette diminution de moyens, cette privation
volontaire, ne peuvent pas ajouter à sa gloire.
En
général, l'influence ingriste ne peut pas produire de résultats satisfaisants
dans le paysage. La ligne et le style ne remplacent pas la lumière, l'ombre,
les reflets et l'atmosphère colorante, — toutes choses qui jouent un trop grand
rôle dans la poésie de la nature pour qu'elle se soumette à cette méthode.
Les
partisans contraires, les naturalistes et les coloristes, sont bien plus
populaires et ont jeté bien plus d'éclat. Une couleur riche et abondante, des
ciels transparents et lumineux, une sincérité particulière qui leur fait
accepter tout ce que donne la nature, sont leurs principales qualités :
seulement, quelques-uns d'entre eux, comme M. TROYON, se réjouissent trop dans les jeux et les voltiges de leur
pinceau. Ces moyens, sus d'avance, appris à grand-peine et monotonement triomphants,
intéressent le spectateur quelquefois plus que le paysage lui-même. Il arrive
même, en ces cas-là, qu'un élève inattendu, comme M. CHARLES LE Roux,
Salon
de 1846 483
pousse
encore plus loin la sécurité et l'audace; car il n'est qu'une chose inimitable,
qui est la bonhomie.
M.
coignard a fait un grand paysage
d'une assez belle tournure, et qui a fort attiré les yeux du public; — au
premier plan, des vaches nombreuses, et dans le fond, la lisière d'une forêt1.
Les vaches sont belles et bien peintes, l'ensemble du tableau a un bon aspect;
mais
je ne crois pas que ces arbres soient assez vigoureux pour supporter un pareil
ciel. Cela fait supposer que si on enlevait les vaches, le paysage deviendrait
fort laid.
M.
français est un des paysagistes
les plus distingués. Il sait étudier la nature et y mêler un parfum romantique
de bon aloi. Son Étude de Saint-Cloud
est une chose charmante et pleine de goût, sauf les puces de M. Meissoniera
qui sont une faute de goût2. Elles attirent trop l'attention
et elles amusent les nigauds. Du reste elles sont faites avec la perfection
particulière que cet artiste met dans toutes ces petites choses*.
M.
flers n'a malheureusement envoyé
que des pastels. Le public et lui y perdent également4.
M.
héroult est de ceux que
préoccupent surtout la lumière et l'atmosphère. Il sait fort bien exprimer les
ciels clairs et souriants et les brumes flottantes, traversées par un rayon de
soleil. Il connaît toute cette poésie particulière aux pays du Nord. Mais sa
couleur, un peu molle et fluide, sent les habitudes de l'aquarelle, et, s'il a
su éviter les crâneries des autres paysagistes, il ne possède pas toujours une
fermeté de touche suffisante5.
MM.
joyant, chacaton, lottier et borget vont
en
général, chercher leurs sujets dans les pays lointains, et leurs tableaux ont
le charme des lectures de voyages.
Je
ne désapprouve pas les spécialités; mais je ne voudrais pourtant pas qu'on en
abusât autant que M. Joyant,
*
J'ai enfin trouvé un homme qui a su exprimer son admiration pour les Meissonier
de la façon la plus judicieuse, et avec un enthousiasme qui ressemble tout à
fait au mien. C'est M. Hippolyte Babou3. Je pense comme lui qu'il
faudrait les pendre tous dans les frises du Gymnase. — « Geneviève ou la Jalousie
paternelle est un ravissant petit Meissonier que M. Scribe a accroché dans
les frises du Gymnase. » — Courrier
français, feuilleton du 6 avril. — Cela m'a paru tellement sublime, que
j'ai présumé que MM. Scribe, Meissonier et Babou ne pouvaient que gagner
également à cette citation.
Critique
d'art 484
qui
n'est jamais sorti de la place Saint-Marc et n'a jamais franchi le Lido. Si la
spécialité de M. Joyant attire les yeux plus qu'une autre, c'est sans doute à
cause de la perfection monotone qu'il y met, et qui est toujours due aux mêmes
moyens. Il me semble que M. Joyant n'a jamais pu faire de progrès.
M.
Borget a franchi les frontières de la Chine, et nous a montré des paysages
mexicains, péruviens et indiens. Sans être un peintre de premier ordre, il a
une couleur brillante et facile. Ses tons sont frais et purs. Avec moins d'art,
en se préoccupant moins des paysagistes et en peignant plus en voyageur, M.
Borget obtiendrait peut-être des résultats plus intéressants.
M.
Chacaton, qui s'est voué exclusivement à l'Orient, est depuis longtemps un
peintre des plus habiles; ses tableaux sont gais et souriants. Malheureusement
on dirait presque toujours des Decamps et des Marilhat1 diminués et
pâlis.
M.
Lottier, au lieu de chercher le gris et la brume des climats chauds, aime à en
accuser la crudité et le papillo-tage ardent. Ces panoramas inondés de soleil
sont d'une vérité merveilleusement cruelle. On les dirait faits avec le
daguerréotype de la couleur2.
Il
est un homme qui, plus que tous ceux-là, et même que les plus célèbres absents,
remplit, à mon sens, les conditions du beau dans le paysage, un homme peu connu
de la foule, et que d'anciens échecs et de sourdes tracasseries ont éloigné du
Salon2. Il serait temps, ce me semble, que M. rousseau, — on a déjà deviné que
c'était de lui que je voulais parler, — se présentât de nouveau devant le
public, que d'autres paysagistes ont habitué peu à peu à des aspects nouveaux.
Il
est aussi difficile de faire comprendre avec des mots le talent de M. Rousseau
que celui de Delacroix, avec lequel il a, du reste, quelques rapports. M.
Rousseau est un paysagiste du Nord. Sa peinture respire une grande mélancolie.
Il aime les natures bleuâtres, les crépuscules, les couchers de soleil
singuliers et trempés d'eau, les gros ombrages où circulent les brises, les
grands jeux d'ombres et de lumière. Sa couleur est magnifique, mais non pas
éclatante. Ses ciels sont incomparables pour leur mollesse floconneuse. Qu'on
se rappelle quelques paysages de Rubens et de Rembrandt, qu'on y mêle quelques
Salon
de 1846 485
souvenirs
de peinture anglaise, et qu'on suppose, dominant et réglant tout cela, un
amour profond et sérieux de la nature, on pourra peut-être se faire une idée de
la magie de ses tableaux. Il y mêle beaucoup de son âme, comme Delacroix; c'est
un naturaliste entraîné sans cesse vers l'idéal.
★
M.
gudin1 compromet de plus en plus sa
réputation. À mesure que le public voit de la bonne peinture, il se détache des
artistes les plus populaires, s'ils ne peuvent plus lui donner la même quantité
de plaisir. M. Gudin rentre pour moi dans la classe des gens qui bouchent leurs
plaies avec une chair artificielle, des mauvais chanteurs dont on dit qu'ils
sont de grands acteurs, et des peintres poétiques.
M.
jules NOËL2 a fait une
fort belle marine, d'une belle et claire couleur, rayonnante et gaie. Une grande
felouque, aux couleurs et aux formes singulières, se repose dans un grand port,
où circule et nage toute la lumière de l'Orient. — Peut-être un peu trop de
coloriage et pas assez d'unité. — Mais M. Jules Noël a certainement trop de
talent pour n'en pas avoir davantage, et il est sans doute de ceux qui
s'imposent le progrès journalier. — Du reste, le succès qu'obtient cette toile
prouve que, dans tous les genres, le public aujourd'hui est prêt à faire un
aimable accueil à tous les noms nouveaux.
★
M.
kiorboë est un de ces anciens et
fastueux peintres qui savaient si bien décorer ces nobles salles à manger,
qu'on se figure pleines de chasseurs affamés et glorieux. La peinture de M.
Kiorboë est joyeuse et puissante, sa couleur facile et harmonieuse. — Le drame
du Piège à loup3 ne se
comprend pas assez facilement, peut-être parce que le piège n'est pas tout à
fait dans la lumière. Le derrière du chien qui recule en aboyant n'est pas
assez vigoureusement peint.
M.
saint-jean, qui fait, dit-on, les
délices et la gloire
de
la ville de Lyon, n'obtiendra jamais qu'un médiocre succès dans un pays de
peintres1. Cette minutie excessive est d'une pédanterie
insupportable. — Toutes les fois qu'on vous parlera de la naïveté d'un peintre
de Lyon, n'y croyez pas. — Depuis longtemps la couleur générale des tableaux de
M. Saint-Jean est jaune et pisseuse. On dirait que M. Saint-Jean n'a jamais vu
de fruits véritables, et qu'il ne s'en soucie pas, parce qu'il les fait très
bien à la mécanique : non seulement les fruits de la nature ont un autre
aspect, mais encore ils sont moins finis et moins travaillés que ceux-là.
Il
n'en est pas de même de M. ARONDEL2, dont le mérite principal est
une bonhomie réelle. Aussi sa peinture contient-elle quelques défauts évidents;
mais les parties heureuses sont tout à fait bien réussies; quelques autres sont
trop noires, et l'on dirait que l'auteur ne se rend pas compte en peignant de
tous les accidents nécessaires du Salon, de la peinture environnante, de
l'éloignement du spectateur, et de la modification dans l'effet réciproque des
tons causée par la distance. En outre, il ne suffit pas de bien peindre. Tous
ces Flamands si célèbres savaient disposer le gibier et le tourmenter longtemps
comme on tourmente un modèle; il fallait trouver des lignes heureuses et des
harmonies de tons riches et claires.
M.
P. rousseau, dont chacun a
souvent remarqué les tableaux pleins de couleur et d'éclat, est dans un progrès
sérieux. C'était un excellent peintre, il est vrai ; mais maintenant il
regarde la nature avec plus d'attention, et il s'applique à rendre les
physionomies. J'ai vu dernièrement, chez Durand-Ruel, des canards de M.
Rousseau qui étaient d'une beauté merveilleuse, et qui avaient bien les mœurs
et les gestes des canards.
487 Salon de 1846
XVI
POURQUOI
LA
SCULPTURE EST ENNUYEUSE
L'origine de la
sculpture se perd dans la nuit des temps ; c'est
donc un art de Caraïbes1.
En
effet, nous voyons tous les peuples tailler fort adroitement des fétiches
longtemps avant d'aborder la peinture, qui est un art de raisonnement profond,
et dont la Jouissance même demande une initiation particulière.
La
sculpture se rapproche bien plus de la nature, et c'est pourquoi nos paysans
eux-mêmes, que réjouit la vue d'un morceau de bois ou de pierre
industrieusement tourné, restent stupides à l'aspect de la plus belle peinture.
Il y a là un mystère singulier qui ne se touche pas avec les doigts.
La
sculpture a plusieurs inconvénients qui sont la conséquence nécessaire de ses
moyens. Brutale et positive comme la nature, elle est en même temps vague et
insaisissable, parce qu'ellea montre trop de faces à la fois. C'est
en vain que le sculpteur s'efforce de se mettre à un point de vue unique; le
spectateur, qui tourne autour de la figure, peut choisir cent points de vue
différents, excepté le bon, et il arrive souvent, ce qui est humiliant pour
l'artiste, qu'un hasard de lumière, un effet de lampe, découvrent une beauté
qui n'est pas celle à laquelle il avait songé. Un tableau n'est que ce qu'il veut;
il n'y a pas moyen de le regarder autrement que dans son jour. La peinture n'a
qu'un point de vue; elle est exclusive et despotique : aussi l'expression du
peintre est-elle bien plus forte.
C'est
pourquoi il est aussi difficile de se connaître en sculpture que d'en faire de
mauvaise. J'ai entendu dire au sculpteur PRÉAULT2 : « Je me connais
en Michel-Ange, en Jean Goujon, en Germain Pilon; mais en sculpture je ne m'y
connais pas. » — II est évident qu'il
voulait
490 Critique d'art
XVII
DES
ÉCOLES ET DES OUVRIERS
Avez-vous
éprouvé, vous tous que la curiosité du flâneur a souvent fourrés dans une
émeute, la même joie que moi à voir un gardien du sommeil public, — sergent de
ville ou municipal, la véritable armée, — crosser un républicain1 ?
Et comme moi, vous avez dit dans votre cœur : « Crosse, crosse un peu plus
fort, crosse encore, municipal de mon cœur; car en ce crossement suprême, je
t'adore, et te juge semblable à Jupiter, le grand justicier. L'homme que tu
crosses est un ennemi des rosés et des parfums, un fanatique des ustensiles ;
c'est un ennemi de Watteau, un ennemi de Raphaël, un ennemi acharné du luxe,
des beaux-arts et des belles-lettres, iconoclaste juré, bourreau de Vénus et
d'Apollon ! Il ne veut plus travailler, humble et anonyme ouvrier, aux roses et
aux parfums publics ; il veut être libre, l'ignorant, et il est incapable de
fonder un atelier de fleurs et de parfumeries nouvelles. Crosse religieusement
les omoplates de l'anarchiste* ! »
Ainsi,
les philosophes et les critiques doivent-ils impitoyablement crosser les
singes artistiques, ouvriers émancipés,
qui haïssent la force et la souveraineté du génie.
Comparez
l'époque présente aux époques passées; au sortir du salon ou d'une église
nouvellement décorée, allez reposer vos yeux dans un musée ancien, et analysez
les différences.
Dans
l'un, turbulence, tohu-bohu de styles et de couleurs, cacophonie de tons,
trivialités énormes, prosaïsme de gestes et d'attitudes, noblesse de
convention, poncifsa de
toutes sortes, et tout cela visible et clair, non seulement
*
J'entends souvent les gens se plaindre du théâtre moderne;
il
manque d'originalité, dit-on, parce qu'il n'y a plus de types. Et le
républicain ! qu'en faites-vous donc ? N'est-ce pas une chose nécessaire à
toute comédie qui veut être gaie, et n'est-ce pas là un personnage passé à
l'état de marquis ?
Salon de 1846 491
dans
les tableaux juxtaposés, mais encore dans le même tableau : bref, — absence
complète d'unité, dont le résultat est
une fatigue effroyable pour l'esprit et pour les yeux.
Dans
l'autre, ce respect qui fait ôter leurs chapeaux aux enfants, et vous saisit
l'âme, comme la poussière des tombes et des caveaux saisit la gorge, est
l'effet, non point du vernis jaune et de la crasse des temps, mais de l'unité,
de l'unité profonde. Car une grande peinture vénitienne jure moins à côté d'un
Jules Romain, que quelques-uns de nos tableaux, non pas des plus mauvais, à
côté les uns des autres.
Cette
magnificence de costumes, cette noblesse de mouvements, noblesse souvent
maniérée, mais grande et hautaine, cette absence des petits moyens et des
procédés contradictoires, sont des qualités toutes impliquées dans ce mot : la
grande tradition.
Là
des écoles, et ici des ouvriers émancipés. Il y avait encore des écoles sous
Louis XV, il y en avait une sous l'Empire, — une école, c'est-à-dire une foi,
c'est-à-dire l'impossibilité du doute. Il y avait des élèves unis par des
principes communs, obéissant à la règle d'un chef puissant, et l'aidant dans
tous ses travaux.
Le
doute, ou l'absence de foi et de naïveté, est un vice particulier à ce siècle,
car personne n'obéit; et la naïveté, qui est la domination du tempérament dans
la manière, est un privilège divin dont presque tous sont privés.
Peu
d'hommes ont le droit de régner, car peu d'hommes ont une grande passion.
Et
comme aujourd'hui chacun veut régner, personne ne sait se gouverner.
Un
maître, aujourd'hui que chacun est abandonné à soi-même, a beaucoup d'élèves
inconnus dont il n'est pas responsable, et sa domination, sourde et
involontaire, s'étend bien au-delà de son atelier, jusqu'en des régions où sa
pensée ne peut être comprise.
Ceux
qui sont plus près de la parole et du verbe magistral gardent la pureté de la
doctrine, et font, par obéissance et par tradition, ce que le maître fait par
la fatalité de son organisation.
Mais,
en dehors de ce cercle de famille, il est une vaste population de médiocrités,
singes de races diverses et croisées, nation flottante de métis qui passent
chaque
492 Critique d'art
jour
d'un pays dans un autre, emportent de chacun les usages qui leur conviennent,
et cherchent à se faire un caractère par un système d'emprunts contradictoires.
Il
y a des gens qui voleront un morceau dans un tableau de Rembrandt, le mêleront
à une œuvre composée dans un sens différent sans le modifier, sans le digérer
et sans trouver la colle pour le coller.
Il
y en a qui changent en un jour du blanc au noir : hier, coloristes de chic, coloristes sans amour ni originalité;
demain, imitateurs sacrilèges de M. Ingres, sans y trouver plus de goût ni de
foi.
Tel
qui rentre aujourd'hui dans la classe des singes, même des plus habiles, n'est
et ne sera jamais qu'un peintre médiocre; autrefois, il eût fait un excellent
ouvrier. Il est donc perdu pour lui et pour tous.
C'est
pourquoi il eût mieux valu dans l'intérêt de leur salut, et même de leur
bonheur, que les tièdes eussent été soumis à la férule d'une foi vigoureuse ;
car les forts sont rares, et il faut être aujourd'hui Delacroix ou Ingres pour
surnager et paraître dans le chaos d'une liberté épuisante et stérile1.
Les
singes sont les républicains de l'art, et l'état actuel de la peinture est le
résultat d'une liberté anarchique qui
glorifie
l'individu, quelque faible qu'il soit, au détriment es associations, c'est-à-dire
des écoles. Dans les écoles, qui ne sont autre chose que la force d'invention
organisée, les individus vraiment dignes de ce nom absorbent les faibles; et
c'est justice, car une large production n'est qu'une pensée à mille bras.
Cette
glorification de l'individu a nécessité la division infinie du territoire de
l'art. La liberté absolue et divergente de chacun, la division des efforts et
le fractionnement de la volonté humaine ont amené cette faiblesse, ce doute et
cette pauvreté d'invention; quelques excentriques, sublimes et souffrants,
compensent mal ce désordre fourmillant de médiocrités. L'individualité, — cette
petite propriété, — a mangé l'originalité collective;
et,
comme il a été démontré dans un chapitre fameux d'un roman romantique2,
que le livre a tué le monument, on peut dire que pour le présent c'est le
peintre qui a tué la peinture3.
493 Salon de 1846
XVIII
DE
L'HÉROÏSME DE LA VIE MODERNE
Beaucoup
de gens attribueront la décadence de la peinture à la décadence des mœurs*. Ce
préjugé d'atelier, qui a circulé dans le public, est une mauvaise excuse des artistes.
Car ils étaient intéressés à représenter sans cesse le passé; la tâche est plus
facile, et la paresse y trouvait son compte.
Il
est vrai que la grande tradition s'est perdue, et que la nouvelle n'est pas
faite.
Qu'était-ce
que cette grande tradition, si ce n'est l'idéalisation ordinaire et accoutumée
de la vie ancienne; vie robuste et guerrière, état de défensive de chaque individu
qui lui donnait l'habitude des mouvements sérieux, des attitudes majestueuses
ou violentes. Ajoutez à cela la pompe publique qui se réfléchissait dans la vie
privée. La vie ancienne représentait
beaucoup ; elle était faite surtout pour le plaisir des yeux, et ce paganisme
Journalier a merveilleusement servi les arts.
Avant
de rechercher quel peut être le côté épique de la vie moderne, et de prouver
par des exemples que notre époque n'est pas moins féconde que les anciennes en
motifs sublimes, on peut affirmer que puisque tous les siècles et tous les
peuples ont eu leur beauté, nous avons inévitablement la nôtre. Cela est dans
l'ordre.
Toutes
les beautés contiennent, comme tous les phénomènes possibles, quelque chose
d'éternel et quelque chose de transitoire, — d'absolu et de particulier1.
La beauté absolue et éternelle n'existe pas, ou plutôt elle n'est qu'une
abstraction écrémée à la surface générale des beautés diverses. L'élément
particulier de chaque beauté vient des passions, et comme nous avons nos
passions particulières, nous avons notre beauté.
*
II ne faut pas confondre cette décadence avec la précédente : l'une concerne le
public et ses sentiments, et l'autre ne regarde que les ateliers.
494
Critique d'art
Excepté
Hercule au mont Œta, Caton d'Utique et Cléopâtre, dont les suicides ne sont pas
des suicides modernes*, quels
suicides voyez-vous dans les tableaux anciens ? Dans toutes les existences
païennes, vouées à l'appétit, vous ne trouverez pas le suicide de Jean-Jacques1,
ou même le suicide étrange et merveilleux de Raphaël de Valentina.
Quant
à l'habit, la pelure du héros moderne, — bien que le temps soit passé où les
rapins s'habillaient en mamamouchis et fumaient dans des canardières2,
— les ateliers et le monde sont encore pleins de gens qui voudraient poétiser
Antony3 avec un manteau grec ou un vêtement mi-parti.
Et
cependant, n'a-t-il pas sa beauté et son charme indigène, cet habit tant
victime4 ? N'est-il pas l'habit nécessaire de notre époque,
souffrante et portant jusque sur ses épaules noires et maigres le symbole d'un
deuil perpétuel6 ? Remarquez bien que l'habit noir et la redingote
ont non seulement leur beauté politique, qui est l'expression de l'égalité
universelle, mais encore leur beauté poétique, qui est l'expression de l'âme
publique; — une immense défilade de croque-morts, croque-morts politiques,
croque-morts amoureux, croque-morts bourgeois. Nous célébrons tous quelque
enterrement.
Une
livrée uniforme de désolation témoigne de l'égalité ; et quant aux
excentriques que les couleurs tranchées et violentes dénonçaient facilement aux
yeux, ils se contentent aujourd'hui des nuances dans le dessin, dans la coupe,
plus encore que dans la couleur. Ces plis grimaçants, et jouant comme des
serpents autour d'une chair mortifiée, n'ont-ils pas leur grâce mystérieuse ?
M.
eugène lami et M. gavarni, qui ne sont pourtant pas des
génies supérieurs, l'ont bien compris : — celui-ci, le poète du dandysme
officiel; celui-là, le poète du dandysme hasardeux et d'occasion6 !
En relisant le livre du Dandysme, par
M. Jules Barbey d'Aurevilly7, le lecteur verra clairement que le
dandysme est une chose moderne et qui tient à des causes tout à fait
nouvelles.
*
Celui-ci se tue parce que les brûlures de sa robe deviennent intolérables;
celui-là parce qu'il ne peut plus rien faire pour la liberté, et cette reine
voluptueuse parce qu'elle perd son trône et son amant; mais aucun ne se détruit
pour changer de peau en vue de la métempsycose.
495 Salon de 1846
Que
le peuple des coloristes ne se révolte pas trop; car, pour être plus difficile,
la tâche n'en est que plus glorieuse. Les grands coloristes savent faire de la
couleur avec un habit noir, une cravate blanche et un fond gris.
Pour
rentrer dans la question principale et essentielle, qui est de savoir si nous
possédons une beauté particulière, inhérente à des passions nouvelles, je
remarque que la plupart des artistes qui ont abordé les sujets modernes se sont
contentés des sujets publics et officiels, de nos victoires et de notre
héroïsme politique. Encore les font-ils en rechignant, et parce qu'ils sont
commandés par le gouvernement qui les paye. Cependant il y a des sujets privés,
qui sont bien autrement héroïques.
Le
spectacle de la vie élégante et des milliers d'existences flottantes qui
circulent dans les souterrains d'une grande ville, — criminels et filles
entretenues, — la Gazette des tribunaux1
et le Moniteur nous prouvent que nous
n'avons qu'à ouvrir les yeux pour connaître notre héroïsme.
Un
ministre, harcelé par la curiosité impertinente de l'opposition, a-t-il, avec cette
hautaine et souveraine éloquence qui lui est propre, témoigné, — une fois pour
toutes, — de son mépris et de son dégoût pour toutes les oppositions ignorantes
et tracassières, — vous entendez le soir, sur le boulevard des Italiens,
circuler autour de vous ces paroles : « Étais-tu à la Chambre aujourd'hui ?
as-tu vu le ministre ? N... de D... ! qu'il était beau ! je n'ai jamais rien vu
de si fier ! »
II
y a donc une beauté et un héroïsme modernea ! Et plus loin : « C'est
K. — ou F. — qui est chargé de faire une médaille à ce sujet; mais il ne saura
pas la faire; il ne peut pas comprendre ces choses-là ! »
II
y a donc des artistes plus ou moins propres à comprendre la beauté moderne.
Ou
bien : « Le sublime B.....2 ! Les pirates de Byron sont moins grands
et moins dédaigneux. Croirais-tu qu'il a bousculé l'abbé Montés3, et
qu'il a couru sus à la guillotine en s'écriant : « Laissez-moi tout mon
courage ! »
Cette
phrase fait allusion à la funèbre fanfaronnade d'un criminel, d'un grand
protestant, bien portant, bien organisé, et dont la féroce vaillance n'a pas
baissé la tête devant la suprême machine !
Toutes
ces paroles, qui échappent à votre langue,
496 Critique d'art
témoignent
que vous croyez à une beauté nouvelle et particulière, qui n'est celle, ni d'Achille,
ni d'Agamemnon.
La
vie parisienne est féconde en sujets poétiques et merveilleux. Le merveilleux
nous enveloppe et nous abreuve comme l'atmosphère; mais nous ne le voyons pas.
Le
nu, cette chose si chère aux
artistes, cet élément nécessaire de succès, est aussi fréquent et aussi nécessaire
que dans la vie ancienne : — au lit, au bain, à l'amphithéâtre. Les moyens et
les motifs de la peinture sont également abondants et variés; mais il y a un
élément nouveau, qui est la beauté moderne1.
Car
les héros de Iliade ne vont qu'à
votre cheville, ô Vautrin, ô Rastignac, ô Birotteau, — et vous, ô Fontanarès2,
qui n'avez pas osé raconter au public vos douleurs sous le frac funèbre et
convulsionné que nous endossons tous; — et vous, ô Honoré de Balzac, vous le
plus héroïque, le plus singulier, le plus romantique et le plus poétique parmi
tous les personnages que vous avez tirés de votre sein !