RICHARD WAGNER
ET TANNHÄUSER À PARIS
Remontons, s'il vous
plaît, à treize mois en arrière1, au commencement de la question, et
qu'il me soit permis, dans cette appréciation, de parler souvent en mon nom
personnel. Ce Je, accusé justement
d'impertinence dans beaucoup de cas, implique cependant une grande modestie; il
enferme l'écrivain dans les limites les plus strictes de la sincérité. En
réduisant sa tâche, il la rend plus facile. Enfin, il n'est pas nécessaire
d'être un probabiliste bien consommé pour acquérir la certitude que cette
sincérité trouvera des amis parmi les lecteurs impartiaux; il y a évidemment
quelques chances pour que le critique ingénu, en ne racontant que ses propres
impressions, raconte aussi celles de quelques partisans inconnus.
Donc, il y a treize
mois, ce fut une grande rumeur dans Paris. Un compositeur allemand, qui avait
vécu longtemps chez nous, à notre insu, pauvre, inconnu, par de misérables
besognes, mais que, depuis quinze ans déjà, le public allemand célébrait comme
un homme de génie, revenait dans la ville, jadis témoin de ses jeunes misères2,
soumettre ses œuvres à notre jugement. Paris avait jusque-là peu entendu
parler de Wagner; on savait vaguement qu'au-delà du Rhin s'agitait la question
d'une réforme dans le drame lyrique, et que Liszt avait adopté avec ardeur les
opinions du réformateur. M. Fétis avait lancé contre lui une espèce de
réquisitoire, et les personnes curieuses de feuilleter les numéros de la Revue et Gazette musicale de Paris3
pourront vérifier une fois de plus que les écrivains qui se vantent de
professer les opinions les plus sages, les plus classiques, ne se piquent guère
de
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sagesse ni de
mesure, ni même de vulgaire politesse, dans la critique des opinions qui leur
sont contraires. Les articles de M. Fétis ne sont guère qu'une diatribe affligeante;
mais l'exaspération du vieux dilettantiste1 servait seulement à
prouver l'importance des œuvres qu'il vouait à l'anathème et au ridicule.
D'ailleurs, depuis treize mois, pendant lesquels la curiosité publique ne s'est
pas ralentie, Richard Wagner a essuyé bien d'autres injures. Il y a quelques
années, au retour d'un voyage en, Allemagne, Théophile Gautier, très ému par
une représentation de Tannhäuser,
avait cependant, dans le Moniteur2,
traduit ses impressions avec cette certitude plastique qui donne un charme
irrésistible à tous ses écrits. Mais ces documents divers, tombant à de
lointains intervalles, avaient glissé sur l'esprit de la foule.
Aussitôt que les
affiches annoncèrent que Richard Wagner ferait entendre dans la salle des
Italiens des fragments de ses compositions, un fait amusant se produisit, que
nous avons déjà vu, et qui prouve le besoin instinctif, précipité, des
Français, de prendre sur toute chose leur parti avant d'avoir délibéré ou
examiné. Les uns annoncèrent des merveilles, et les autres se mirent à
dénigrer à outrance des œuvres qu'ils n'avaient pas encore entendues. Encore
aujourd'hui dure cette situationa bouffonne, et l'on peut dire que
jamais sujet inconnu ne fut tant discuté. Bref, les concerts de Wagner
s'annonçaient comme une véritable bataille de doctrines, comme une de ces
solennelles crises de l'art, une de ces mêlées où critiques, artistes et public
ont coutume de jeter confusément toutes leurs passions; crises heureuses qui
dénotent la santé et la richesse dans la vie intellectuelle d'une nation, et
que nous avions, pour ainsi dire, désapprises depuis les grands jours de Victor
Hugo. J'emprunte les lignes suivantes au feuilleton de M. Berlioz (9 février
18603) : « Le foyer du Théâtre-Italien était curieux à observer le
soir du premier concert. C'étaient des fureurs, des cris, des discussions qui
semblaient toujours sur le point de dégénérer en voies de fait. » Sans la
présence du souverain, le même scandale aurait pu se produire, il y a quelques
jours, à l'Opéra4, surtout avec un public plus vrai. je me souviens d'avoir vu, à la fin d'une des
répétitions générales, un des critiques parisiens accrédités, planté
prétentieusement devant le bureau du contrôle, faisant face à la foule au
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point d'en gêner
l'issue, et s'exerçant à rire comme un maniaque, comme un de ces infortunés
qui, dans les maisons de santé, sont appelés des agités. Ce pauvre homme, croyant son visage connu de toute la
foule, avait l'air de dire : « Voyez comme je ris, moi, le célèbre S...1
! Ainsi ayez soin de conformer votre jugement au mien. » Dans le feuilleton
auquel je faisais tout à l'heure allusion, M. Berlioz, qui montra cependant
beaucoup moins de chaleur qu'on aurait pu en attendre de sa part, ajoutait : «
Ce qui se débite alors de non-sens, d'absurdités et même de mensonges est
vraiment prodigieux, et prouve avec évidence que, chez nous au moins, lorsqu'il
s'agit d'apprécier une musique différente de celle qui court les rues, la passion,
le parti-pris prennent seuls la parole et empêchent le bon sens et le bon goût
de parler. »
Wagner avait été
audacieux : le programme de son concert ne comprenait ni solos d'instruments,
ni chansons, ni aucune des exhibitions si chères à un public amoureux des
virtuoses et de leurs tours de force. Rien que des morceaux d'ensemble, chœurs
ou symphonies. La lutte fut violente, il est vrai; mais le public, étant
abandonné à lui-même, prit feu à quelques-uns de ces irrésistibles morceaux
dont la pensée était pour lui plus nettement exprimée, et la musique de Wagner
triompha par sa propre force. L'ouverture de Tannhäuser, la marche pompeuse du deuxième acte, l'ouverture de Lohengrin particulièrement, la musique de noces et l'épithalame furent magnifiquement acclamés. Beaucoup de choses
restaient obscures sans doute, mais les esprits impartiaux se disaient : «
Puisque ces compositions sont faites pour la scène, il faut attendre; les
choses non suffisamment définies seront expliquées par la plastique. » En
attendant, il restait avéré que, comme symphoniste, comme artiste traduisant
par les mille combinaisons du son les tumultes de l'âme humaine, Richard Wagner
était à la hauteur de ce qu'il y a de plus élevé, aussi grand, certes, que les
plus grands.
J'ai souvent entendu
dire que la musique ne pouvait pas se vanter de traduire quoi que ce soit avec
certitude, comme fait la parole ou la peinture. Cela est vrai dans une certaine
proportion, mais n'est pas tout à fait vrai. Elle traduit à sa manière, et par
les moyens qui lui sont propres. Dans la musique, comme dans la peinture et
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même dans la. parole
écrite, qui est cependant le plus positif des arts, il y a toujours une lacune
complétée par l'imagination de l'auditeur.
Ce sont sans doute
ces considérations qui ont poussé Wagner à considérer l'art dramatique,
c'est-à-dire la réunion, la coïncidence
de plusieurs arts, comme l'art par excellence, le plus synthétique, et ]e plus
parfait. Or, si nous écartons un
instant le secours de la plastique, du décor, de l'incorporation des types rêvés dans des comédiens vivants et
même de la parole chantée, il reste encore incontestable que plus la musique
est éloquente, plus la suggestion est rapide et juste, et plus il y a de
chances pour que les hommes sensibles conçoivent des idées en rapport avec
celles qui inspiraient l'artiste. Je prends tout de suite un exemple, la
fameuse ouverture de Lohengrin, dont
M. Berlioz a écrit un magnifique éloge en style technique; mais je veux me
contenter ici d'en vérifier la valeur par les suggestions qu'elle procure.
Je lis dans le
programme distribué à cette époque au Théâtre-Italien1 : « Dès les
premières mesures, l'âme du pieux solitaire qui attend le vase sacré plonge dans les espaces infinis. Il voit
se former peu à peu une apparition étrange qui prend un corps, une figure.
Cette apparition se précise davantage, et la
troupe miraculeuse des anges, portant au milieu d'eux la coupe sacrée,
passe devant lui. Le saint cortège approche; le cœur de l'élu de Dieu s'exalte
peu à peu; il s'élargit, il se dilate; d'ineffables aspirations s'éveillent en
lui; il cède à une béatitude croissante,
en se trouvant toujours rapproché de la
lumineuse apparition, et quand enfin le Saint-Graal lui-même apparaît au
milieu du cortège sacré, il s'abîme dans
une adoration extatique, comme si le monde entier eût soudainement disparu.
«
Cependant le Saint-Graal répand ses bénédictions sur le saint en prière et le
consacre son chevalier. Puis les flammes
brûlantes adoucissent progressivement leur éclat ; dans sa sainte
allégresse, la troupe des anges, souriant à la terre qu'elle abandonne, regagne
les célestes hauteurs, Elle a laissé le Saint-Graal à la garde des hommes purs,
dans le cœur desquels la divine liqueur
s'est répandue, et l'auguste troupe s'évanouit dans les profondeurs de l'espace, de la même manière qu'elle en
était sortie. »
Le lecteur
comprendra tout à l'heure pourquoi je souligne ces passages. Je prends
maintenant le livre de Liszt
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et je l'ouvre à la
page où l'imagination de l'illustre pianiste (qui est un artiste et un philosophe) traduit à sa manière le même
morceau : « Cette introduction renferme et révèle l'élément mystique, toujours présent et toujours caché dans la pièce... Pour nous apprendre l'inénarrable
puissance de ce secret. Wagner nous montre d'abord la beauté ineffable du sanctuaire, habité par un Dieu qui venge
les opprimés et ne demande qu'amour et
foi à ses fidèles. Il nous initie au Saint-Graal; il fait miroiter à nos
yeux le temple de bois incorruptible, aux murs odorants, aux portes d'or, aux solives d'asbeste, aux colonnes d'opale,
aux parois de cymophane1,
dont les splendides portiques ne sont approchés que de ceux qui ont le cœur
élevé et les mains pures. Il ne nous le fait point apercevoir dans son
imposante et réelle structure, mais, comme ménageant nos faibles sens, il nous
le montre d'abord reflété dans quelque
onde azurée ou reproduit par quelque
nuage irisé.
«
C'est au commencement une large nappe
dormante de mélodie, un éther
vaporeux qui s'étend, pour que le tableau sacré s'y dessine à nos yeux
profanes; effet exclusivement confié aux violons, divisés en huit pupitres
différents, qui, après plusieurs mesures de sons harmoniques, continuent dans
les plus hautes notes de leurs registres. Le motif est ensuite repris par les
instruments à vent les plus doux; les cors et les bassons, en s'y joignant, préparent
l'entrée des trompettes et des trombones, qui répètent la mélodie pour la
quatrième fois, avec un éclat éblouissant
de coloris, comme si dans cet instant unique l'édifice saint avait brillé devant nos regards aveuglés, dans toute sa magnificence lumineuse et radiante.
Mais le vif étincellement, amené par
degrés à cette intensité de rayonnement
solaire, s'éteint avec rapidité, comme une lueur céleste. La transparente
vapeur des nuées se referme, la vision disparaît peu à peu dans le même
encens diapré au milieu duquel elle
est apparue, et le morceau se termine par les premières six mesures, devenues plus éthérées encore. Son caractère à'idéale mysticité est surtout rendu
sensible par le pianissimo toujours
conservé dans l'orchestre, et qu'interrompt à peine le court moment où les cuivres font resplendir les merveilleuses lignes du seul motif de cette
introduction. Telle est l'image qui, à l'audition de ce sublime adagio, se présente d'abord à nos sens
émus. »
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M'est-il permis à
moi-même de raconter, de rendre avec des paroles la traduction inévitable quea
mon imagination fit du même morceau., lorsque je l'entendis pour la première
fois, les yeux fermés, et que je me sentis pour ainsi dire enlevé de terre ? Je
n'oserais certes pas parler avec complaisance de mes rêveries, s'il n'était pas utile de les joindre ici aux rêveries précédentes. Le lecteur sait
quel but nous poursuivons : démontrer que la véritable musique suggère des
idées analogues dans des cerveaux différents. D'ailleurs, il ne serait pas
ridicule ici de raisonner a priori,
sans analyse et sans comparaisons ; car ce qui serait vraiment surprenant,
c'est que le son ne pût pas suggérer
la couleur, que les couleurs ne pussent
pas donner l'idée d'une mélodie, et que le son et la couleur fussent
impropres à traduire des idées ; les choses s'étant toujours exprimées par une
analogie réciproque, depuis le jour où Dieu a proféré le monde comme une complexe
et indivisible totalité.
La nature cet un
temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme
de longs échos qui de loin se confondent
Dans
une ténébreuse et profonde unité,
Vaste
comme la nuit et comme la clarté,
Les
parfums, les couleurs et les sons se répondent1.
Je poursuis donc. Je
me souviens que, dès les premières mesures, je subis une de ces impressions
heureuses que presque tous les hommes imaginatifs ont connues, par le rêve,
dans le sommeil. Je me sentis délivré des
liens de la pesanteur, et je retrouvai par le souvenir l'extraordinaire volupté qui circule dans les lieux hauts (notons en passant que
je ne connaissais pas le programme cité tout à l'heure). Ensuite je me peignis
involontairement l'état délicieux d'un homme en proie à une grande rêverie dans
une solitude absolue, mais une solitude avec un immense horizon et une large
lumière diffuse ; l'immensité sans autre décor qu'elle-même. Bientôt
j'éprouvai la sensation d'une clarté
plus vive, d'une intensité de lumière
croissant avec une telle rapidité, que les nuances fournies par le dictionnaire
ne suffiraient pas à exprimer ce surcroît
toujours renaissant d'ardeur et de blancheur. Alors je conçus pleinement
l'idée d'une âme se mouvant dans un milieu lumineux, d'une extase faite de volupté et de connaissance, et planant au-dessus et
bien loin du monde naturel1.
De ces trois
traductions, vous pourriez noter facilement les différences. Wagner indique une troupe d'anges qui apportent una vase sacré ; Liszt voit un monument miraculeusement beau, qui
se reflète dans un mirage vaporeux. Ma rêverie est beaucoup moins illustrée
d'objets matériels : elle est plus vague et plus abstraite. Mais l'important
est ici de s'attacher aux ressemblances. Peu nombreuses, elles constitueraient
encore une preuve suffisante; mais, par bonheur, elles sont nombreuses et
saisissantes jusqu'au superflu. Dans les trois traductions nous trouvons la
sensation de la béatitude spirituelle et
physique ; de l'isolement ; de
la contemplation de quelque chose
infiniment grand et infiniment beau ; d'une lumière intense qui réjouit les Jeux et l'âme jusqu'à la pâmoison;
et enfin la sensation de l'espace étendu
jusqu'aux dernières limites concevables.
Aucun musicien
n'excelle, comme Wagner, à peindre l'espace
et la profondeur, matériels et spirituels. C'est une remarque que plusieurs
esprits, et des meilleurs, n'ont pu s'empêcher de faire en plusieurs occasions.
Il possède l'art de traduire, par des gradations subtiles, tout ce qu'il y a
d'excessif, d'immense, d'ambitieux, dans l'homme spirituel et naturel2.
Il semble parfois, en écoutant cette musique ardente et despotique, qu'on
retrouve peintes sur le fond des ténèbres3, déchiré par la rêverie,
les vertigineuses conceptions de l'opium4.
A partir de ce
moment, c'est-à-dire du premier concert, je fus possédé du désir d'entrer plus
avant dans l'intelligence de ces œuvres singulières. J'avais subi (du moins
cela m'apparaissait ainsi) une opération spirituelle, une révélation. Ma
volupté avait été si forte et si terrible, que je ne pouvais m'empêcher d'y
vouloir retourner sans cesse. Dans ce que j'avais éprouvé, il entrait sans
doute beaucoup de ce que Weber et Beethoven m'avaient déjà fait connaître5,
mais aussi quelque chose de nouveau que j'étais impuissant à définir, et cette
impuissance me causait une colère et une curiosité mêlées d'un bizarre délice.
Pendant plusieurs jours, pendant longtemps, je me dis : « Où pourrai-je bien
entendre ce soir de la musique de
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Wagner ? » Ceux de
mes amis qui possédaient un piano furent plus d'une fois mes martyrs. Bientôt,
comme il en est de toute nouveauté, des morceaux symphoniques de Wagner
retentirent dans les casinos ouverts tous les soirs à une foule amoureuse de
voluptés triviales1. La majesté fulgurante de cette musique tombait
là comme le tonnerre dans un mauvais lieu. Le bruit s'en répandit vite, et
nous eûmes souvent le spectacle comique d'hommes graves et délicats subissant
le contact des cohues malsaines, pour jouir, en attendant mieux, de la marche
solennelle des Invités au Wartburg ou
des majestueuses noces de Lohengrin.
Cependant, des
répétitions fréquentes des mêmes phrases mélodiques, dans des morceaux tirés du
même opéra, impliquaient des intendons mystérieuses et une méthode qui
m'étaient inconnues. Je résolus de m'informer du pourquoi, et de transformer
ma volupté en connaissance avant qu'une représentation scénique vînt me fournir
une élucidation parfaite. J'interrogeai les amis et les ennemis. Je mâchai
l'indigeste et abominable pamphlet de M. Fétis2. Je lus le livre de
Liszt, et enfin je me procurai, à défaut de L'Art
et la Révolution et de L'Œuvre d'art
de l'avenir, ouvrages non traduits, celui intitulé : Opéra et Drame, traduit en anglais3.
Les plaisanteries
françaises allaient toujours leur train, et le journalisme vulgaire opérait
sans trêve ses gamineries professionnelles. Comme Wagner n'avait jamais cessé
de répéter que la musique (dramatique) devait parler le sentiment, s'adapter au sentiment avec la même
exactitude que la parole, mais évidemment d'une autre manière, c'est-à-dire
exprimer la partie indéfinie du sentiment que la parole, trop positive, ne
peut pas rendre (en quoi il ne disait rien qui ne fût accepté par tous les
esprits sensés), une foule de gens, persuadés par les plaisants du feuilleton,
s'imaginèrent que le maître attribuait à la musique la puissance d'exprimer la
forme positive des choses, c'est-à-dire qu'il intervertissait les rôles et les
fonctions. Il serait aussi inutile qu'ennuyeux de dénom-
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brer tous les
quolibets fondés sur cette fausseté, qui venant, tantôt de la malveillance,
tantôt de l'ignorance, avaient pour résultat d'égarer à l'avance l'opinion du
public. Mais, à Paris plus qu'ailleurs, il est impossible d'arrêter une plume
qui se croit amusante. La curiosité générale étant attirée vers Wagner,
engendra des articles et des brochures qui nous initièrent à sa vie, à ses
longs efforts et à tous ses tourments. Parmi ces documents fort connus
aujourd'hui, je ne veux extraire que ceux qui me paraissent plus propres à
éclairer et à définir la nature et le caractère du maître. Celui qui a écrit
que l'homme qui n'a pas été, dès son
berceau, doté par une fée de l'esprit de mécontentement de tout ce qui existe,
n'arrivera jamais à la découverte du nouveau1, devait
indubitablement trouver dans les conflits de la vie plus de douleurs que tout
autre. C'est de cette facilité à souffrir, commune à tous les artistes et
d'autant plus grande que leur instinct du juste et du beau est plus prononcé,
que je tire l'explication des opinions révolutionnaires de Wagner. Aigri par
tant de mécomptes, déçu par tant de rêves, il dut, à un certain moment, par
suite d'une erreur excusable dans un esprit sensible et nerveux à l'excès,
établir une complicité idéale entre la mauvaise musique et les mauvais gouvernements.
Possédé du désir suprême de voir l'idéal dans l'art dominer définitivement la
routine, il a pu (c'est une illusion essentiellement humaine) espérer que des
révolutions dans l'ordre politique favoriseraient la cause de la révolution
dans l'art. Le succès de Wagner lui-même a donné tort à ses prévisions et à ses
espérances ; car il a fallu en France l'ordre d'un despote pour0 faire exécuter l'œuvre d'un
révolutionnaire. Ainsi nous avons déjà vu à Paris l'évolution romantique
favorisée par la monarchie, pendant que les libéraux et les républicains
restaient opiniâtrement attachés aux routines de la littérature dite classique2.
Je vois, par les
notes que lui-même il a fournies sur sa jeunesse, que, tout enfant, il vivait
au sein du théâtre, fréquentait les coulisses et composait des comédies3.
La musique de Weber et, plus tard, celle de Beethoven, agirent sur son esprit
avec une force irrésistible, et bientôt, les années et les études s'accumulant,
il lui fut impossible de ne pas penser d'une manière double, poétiquement et
musicalement, de ne pas entrevoir toute idée sous deux
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formes simultanées,
l'un des deux arts commençant sa fonction là où s'arrêtent les limites de
l'autre. L'instinct dramatique, qui occupait une si grande place dans ses
facultés, devait le pousser à se révolter contre toutes les frivolités, les
platitudes et les absurdités des pièces faites pour la musique. Ainsi la
Providence, qui préside aux révolutions de l'art, mûrissait dans un jeune
cerveau allemand le problème qui avait, tant agité le xvIIIe
siècle. Quiconque a lu avec attention la Lettre
sur la musique, qui sert de préface à Quatre
poèmes d'opéra traduits en prose française, ne peut conserver à cet égard
aucun doute. Les noms de Gluck et de Méhul y sont cités souvent avec une
sympathie passionnée. N'en déplaise à M. Fétis, qui veut absolument établir
pour l'éternité la prédominance de la musique dans le drame lyrique, l'opinion
d'esprits tels que Gluck, Diderot, Voltaire et Gœthe n'est pas à dédaigner. Si
ces deux derniers ont démenti plus tard leurs théories de prédilection, ce n'a
été chez eux qu'un acte de découragement et de désespoir1. En
feuilletant la Lettre sur la musique,
je sentais revivre dans mon esprit, comme par un phénomène d'écho mnémonique,
différents passages de Diderot qui affirment que la vraie musique dramatique ne
peut pas être autre chose que le cri ou le soupir de la passion noté et rythmé2.
Les mêmes problèmes scientifiques, poétiques, artistiques, se reproduisent sans
cesse à travers les âges, et Wagner ne se donne pas pour un inventeur, mais
simplement pour le confirmateur d'une ancienne idée qui sera sans doute, plus
d'une fois encore, alternativement vaincue et victorieuse. Toutes ces
questions sont en vérité extrêmement simples, et il n'est pas peu surprenant de
voir se révolter contre les théories de la
musique de l'avenir (pour me servir d'une locution aussi inexacte
qu'accréditée) ceux-là mêmes que nous avons entendus si souvent se plaindre des
tortures infligées à tout esprit raisonnable par la routine du livret
ordinaire d'opéra.
Dans cette même Lettre sur la musique, où l'auteur donne
une analyse très brève et très limpide de ses trois anciens ouvrages, L'Art et la Révolution, L''Œuvre d'art de
l'avenir et Opéra et Drame, nous
trouvons une préoccupation très vive du théâtre grec, tout à fait naturelle,
inévitable même chez un dramaturge musicien qui devait chercher dans le passé
la légitimation de son dégoût du
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présent et des
conseils secourables pour l'établissement des conditions nouvelles du drame
lyrique. Dans sa lettre à Berlioz1, il disait déjà, il y a plus d'un
an : « Je me demandai quelles devaient être les conditions de l'art pour qu'il
pût inspirer au public un inviolable respect, et, afin de ne point m'aventurer
trop dans l'examen de cette question, je fus chercher mon point de départ dans
la Grèce ancienne. J'y rencontrai tout d'abord l'oeuvre artistique par
excellence, le drame, dans lequel
l'idée, quelque profonde qu'elle soit, peut se manifester avec le plus de
clarté et de la manière la plus universellement intelligible. Nous nous
étonnons à bon droit aujourd'hui que trente mille Grecs aient pu suivre avec un
intérêt soutenu la représentation des tragédies d'Eschyle; mais si nous
recherchons le moyen par lequel on obtenait de pareils résultats, nous trouvons
que c'est par l'alliance de tous les arts concourant ensemble au même but,
c'est-à-dire à la production de l'œuvre artistique la plus parfaite et la seule
vraie. Ceci me conduisit à étudier les rapports des diverses branches de l'art
entre elles, et, après avoir saisi la relation qui existe entre la plastique et la mimique, j'examinai celle qui se trouve entre la musique et la
poésie : de cet examen jaillirent soudain des clartés qui dissipèrent complètement
l'obscurité qui m'avait jusqu'alors inquiété.
« Je reconnus, en
effet, que précisément là où l'un de ces arts atteignait à des limites
infranchissables commençait aussitôt, avec la plus rigoureuse exactitude, la
sphère d'action de l'autre; que, conséquemment, par l'union intime de ces deux
arts, on exprimerait avec la clarté la plus satisfaisante ce que ne pouvait exprimer
chacun d'eux isolément; que, par contraire, toute tentative de rendre avec les
moyens de l'un d'eux ce qui ne saurait être rendu que par les deux ensemble,
devait fatalement conduire à l'obscurité, à la confusion d'abord, et ensuite à
la dégénérescence et à la corruption de chaque art en particulier. »
Et dans la préface
de son dernier livre, il revient en ces termes sur le même sujet : « J'avais
trouvé dans quelques rares créations d'artistes une base réelle où asseoir mon
idéal dramatique et musical; maintenant l'histoire m'offrait à son tour le
modèle et le type des relations idéales du théâtre et de la vie publique
telles que je les concevais. Je le trouvais, ce modèle, dans le théâtre
790
de l'ancienne
Athènes : là, le théâtre n'ouvrait son enceinte qu'à de certaines solennités où
s'accomplissait une fête religieuse qu'accompagnaient les jouissances de l'art.
Les hommes les plus distingués de l'État prenaient à ces solennités une part
directe comme poètes ou directeurs; ils paraissaient comme les prêtres aux
yeux de la population assemblée de la cité et du pays, et cette population
était remplie d'une si haute attente de la sublimité des œuvres qui allaient
être représentées devant elle, que les poèmes les plus profonds, ceux d'un
Eschyle et d'un Sophocle, pouvaient être proposés au peuple et assurés d'être
parfaitement entendus. »
Ce goût absolu,
despotique, d'un idéal dramatique, où tout, depuis une déclamation notée et
soulignée par la musique avec tant de soin qu'il est impossible au chanteur de
s'en écarter en aucune syllabe, véritable arabesque de sons dessinée par la
passion, jusqu'aux soins les plus minutieux relatifs aux décors et à la mise en
scène, où tous les détails, dis-je, doivent sans cesse concourir à une
totalité d'effet, a fait la destinée de Wagner. C'était en lui comme une
postulation perpétuelle. Depuis le jour où il s'est dégagé des vieilles
routines du livret et où il a courageusement renié son Rienzi, opéra de jeunesse qui avait été honoré d'un grand succès,
il a marché, sans dévier d'une ligne, vers cet impérieux idéal. C'est donc sans
étonnement que j'ai trouvé dans ceux de ses ouvrages qui sont traduits,
particulièrement dans Tannhäuser,
Lohengrin et Le Vais seau fantôme,
une méthode de construction excellente, un esprit d'ordre et de division qui
rappelle l'architecture des tragédies antiques. Mais les phénomènes et les
idées qui se produisent périodiquement à travers les âges empruntent toujours
à chaque résurrection le caractère complémentaire de la variante et de la
circonstance. La radieuse Vénus antique, l'Aphrodite née de la blanche écume,
n'a pas impunément traversé les horrifiques ténèbres du Moyen Âge. Elle
n'habite plus l'Olympe ni les rives d'un archipel parfumé. Elle est retirée au
fond d'une caverne magnifique, il est vrai, mais illuminée par des feux qui ne
sont pas ceux du bienveillant Phœbus. En descendant sous terre, Vénus s'est
rapprochée de l'enfer, et elle va sans doute, à de certaines solennités
abominables, rendre régulièrement hommage à l'Archidémon, prince de la chair et
seigneur
791
du péché. De même,
les poèmes de Wagner, bien qu'ils révèlent un goût sincère et une parfaite
intelligence de la beauté classique, participent aussi, dans une forte dose, de
l'esprit romantique. S'ils font rêver à la majesté de Sophocle et d'Eschyle,
ils contraignent en même temps l'esprit à se souvenir des Mystères de l'époque la plus plastiquement catholique. Ils
ressemblent à ces grandes visions que le Moyen Âge étalait1 sur les
murs de ses églises ou tissait dans ses magnifiques tapisseries. Ils ont un
aspect général décidément légendaire : le Tannhäuser,
légende; le Lohengrin, légende;
légende, Le Vaisseau fantôme. Et ce
n'est pas seulement une propension naturelle à tout esprit poétique qui a
conduit Wagner vers cette apparente spécialité ; c'est un parti pris formel
puisé dans l'étude des conditions les plus favorables du drame lyrique.
Lui-même, il a pris
soin d'élucider la question dans ses livres. Tous les sujets, en effet, ne sont
pas également propres à fournir un vaste drame doué d'un caractère
d'universalité. Il y aurait évidemment un immense danger à traduire en fresque
le délicieux et le plus parfait tableau de genre. C'est surtout dans le cœur
universel de l'homme et dans l'histoire de ce cœur que le poète dramatique
trouvera des tableaux universellement intelligibles. Pour construire en pleine
liberté le drame idéal, il sera prudent d'éliminer toutes les difficultés qui
pourraient naître de détails techniques, politiques ou même trop positivement
historiques. Je laisse la parole au maître lui-même : « Le seul tableau de la
vie humaine qui soit appelé poétique est celui où les motifs qui n'ont de sens
que pour l'intelligence abstraite font place aux mobiles purement humains qui
gouvernent le cœur. Cette tendance (celle relative à l'invention du sujet
poétique) est la loi souveraine qui préside à la forme et à la représentation
poétique2... L'arrangement rythmique et l'ornement (presque
musical) de la rime sont pour le poète des moyens d'assurer au vers, à la
phrase, une puissance qui captive comme par un charme et gouverne à son gré le
sentiment. Essentielle au poète, cette tendance le conduit jusqu'à la limite de
son art, limite que touche immédiatement la musique, et, par conséquent,
l'œuvre la plus complète du poète devrait être celle qui, dans son dernier
achèvement, serait une parfaite musique.
« De là, je me
voyais nécessairement amené à désigner
792
le mythe comme
matière idéale du poète. Le mythe est le poème primitif et anonyme du peuple,
et nous le retrouvons1 à toutes les époques repris, remanié sans
cesse à nouveau par les grands poètes des périodes cultivées. Dans le mythe, en
effet, les relations humaines dépouillent presque complètement leur forme
conventionnelle et intelligible seulement à la raison abstraite ; elles
montrent ce que la vie a de vraiment humain, d'éternellement compréhensible, et
le montrent sous cette forme concrète, exclusive de toute imitation, laquelle
donne à tous les vrais mythes leur caractère individuel que vous reconnaissez
au premier coup d'œil. »
Et ailleurs2,
reprenant le même thème, il dit : « Je quittai une fois pour toutes le terrain
de l'histoire et m'établis sur celui de la légende... Tout le détail nécessaire
pour décrire et représenter le fait historique et ses accidents, tout le détail
qu'exige, pour être parfaitement comprise, une époque spéciale et reculée de
l'histoire, et que les auteurs contemporains de drames et de romans historiques
déduisent, par cette raison, d'une manière si circonstanciée, je pouvais le
laisser de côté... La légende, à quelque époque et à quelque nation qu'elle
appartienne, a l'avantage de comprendre exclusivement ce que cette époque et
cette nation ont de purement humain, et de le présenter sous une forme
originale très saillante, et dès lors intelligible au premier coup d'œil. Une
ballade, un refrain populaire, suffisent pour vous représenter en un instant ce
caractère sous les traits les plus arrêtés et les plus frappants... Le
caractère de la scène et le ton de la légende contribuent ensemble à jeter
l'esprit dans cet état de rêve3
qui le porte bientôt jusqu'à la pleine clairvoyance,
et l'esprit découvre alors un nouvel enchaînement des phénomènes du monde, que
ses yeux ne pouvaient apercevoir dans l'état de veille ordinaire... »
Comment Wagner ne
comprendrait-il pas admirablement le caractère sacré, divin du mythe, lui qui
est à la fois poète et critique ? J'ai entendu beaucoup de personnes tirer de
l'étendue même de ses facultés et de sa haute intelligence critique une raison
de défiance relativement à son génie musical, et je crois que l'occasion est
ici propice pour réfuter une erreur très commune, dont la principale racine est
peut-être le plus laid des sentiments humains, l'envie. « Un homme qui
raisonne tant
793
de son art ne peut
pas produire naturellement de belles œuvres », disent quelques-uns qui
dépouillent ainsi le génie de sa rationalité, et lui assignent une fonction
purement instinctive et pour ainsi dire végétale. D'autres veulent considérer
Wagner comme un théoricien qui n'aurait produit des opéras que pour vérifier a posteriori la valeur de ses propres
théories. Non seulement ceci est parfaitement faux, puisque le maître a
commencé tout jeune, comme on le sait1, par produire des essais poétiques
et musicaux d'une nature variée, et qu'il n'est arrivé que progressivement à se
faire un idéal de drame lyriquea, mais c'est même une chose
absolument impossible. Ce serait un événement tout nouveau dans l'histoire
des arts qu'un critique se faisant poète, un renversement de toutes les lois
psychiques, une monstruosité; au contraire, tous les grands poètes deviennent
naturellement, fatalement, critiques2, Je plains les poètes que
guide le seul instinct; je les crois incomplets. Dans la vie spirituelle des
premiers, une crise se fait infailliblement, où ils veulent raisonner leur art,
découvrir les lois obscures en vertu desquelles ils ont produit, et tirer de
cette étude une série de préceptes dont le but divin est l'infaillibilité dans
la production poétique8. Il serait prodigieux qu'un critique devînt
poète, et il est impossible qu'un poète ne contienne pas un critique. Le
lecteur ne sera donc pas étonné que je considère le poète comme le meilleur de
tous les critiques. Les gens qui reprochent au musicien Wagner d'avoir écrit
des livres sur la philosophie de son art et qui en tirent le soupçon que sa
musique n'est pas un produit naturel, spontané, devraient nier également que
Vinci, Hogarth, Reynolds, aient pu faire de bonnes peintures, simplement parce
qu'ils ont déduit et analysé les principes de leur art. Qui parle mieux de la
peinture que notre grand Delacroix ? Diderot, Gœthe, Shakespeare, autant de
producteurs, autant d'admirables critiques. La poésie a existé, s'est affirmée
la première, et elle a engendré l'étude des règles. Telle est l'histoire
incontestée du travail humain. Or, comme chacun est le diminutif de tout le
monde, comme l'histoire d'un cerveau individuel représente en petit l'histoire
du cerveau universel4, il serait juste et naturel de supposer (à
défaut des preuves qui existent) que l'élaboration des pensées de Wagner a été
analogue au travail de l'humanité.
794
Tannhäuser représente la lutte des deux principes qui
ont choisi le cœur humain pour principal champ de bataille, c'est-à-dire de la
chair avec l'esprit, de l'enfer avec le ciel, de Satan avec Dieu1,
Et cette dualité est représentée tout de suite, par l'ouverture, avec une incomparable
habileté. Que n'a-t-on pas déjà écrita sur ce morceau ? Cependant
il est présumable qu'il fournira encore matière à bien des thèses et des
commentaires éloquents ;
car c'est le propre
des œuvres vraiment artistiques d'être une source inépuisable de suggestions.
L'ouverture, dis-je, résume donc la pensée du drame par deux chants, le chant
religieux et le chant voluptueux, qui, pour me servir de l'expression de Liszt2,
« sont ici posés comme deux termes, et qui, dans le finale, trouvent leur
équation ». Le Chant des pèlerins
apparaît le premier, avec l'autorité de la loi suprême, comme marquant tout de
suite le véritable sens de la vie, le but de l'universel pèlerinage,
c'est-à-dire Dieu. Mais comme le sens intime de Dieu est bientôt noyé dans
toute conscience par les concupiscences de la chair, le chant représentatif de
la sainteté est peu à peu submergé par les soupirs de la volupté. La vraie, la
terrible, l'universelle Vénus se dresse déjà dans toutes les imaginations. Et
que celui qui n'a pas encore entendu la merveilleuse ouverture de Tannhäuser ne se figure pas ici un chant
d'amoureux vulgaires, essayant de tuer le temps sous les tonnelles, les accents
d'une troupe enivrée jetant à Dieu son défi dans la langue d'Horace. Il s'agit
d'autre chose, à la fois plus vrai et plus sinistre. Langueurs, délices mêlées
de fièvre et coupées d'angoisses, retours incessants vers une volupté qui
promet d'éteindre, mais n'éteint jamais la soif; palpitations furieuses du cœur
et des sens, ordres impérieux de la chair, tout le dictionnaire des
onomatopées de l'amour se fait entendre ici. Enfin le thème religieux reprend
peu à peu son empire, lentement, par gradations, et absorbe l'autre dans une
victoire paisible, glorieuse comme celle de l'être irrésistible sur l'être
maladif et désordonné, de saint Michel sur Lucifer.
Au commencement de
cette étude, j'ai noté la puis-
795
sance avec laquelle
Wagner, dans l'ouverture de Lohengrin,
avait exprimé les ardeurs de la mysticité, les appétitions de l'esprit vers le
Dieu incommunicable. Dans l'ouverture de Tannhäuser,
dans la lutte des deux principes contraires, il ne s'est pas montré moins
subtil ni moins puissant. Où donc le maître a-t-il puisé ce chant furieux de la
chair, cette connaissance absolue de la partie diabolique de l'homme ? Dès les
premières mesures, les nerfs vivent à l'unissona de la mélodie;
toute chair qui se souvient se met à trembler. Tout cerveau bien conformé
porte en lui deux infinis, le ciel et l'enfer, et dans toute image de l'un de
ces infinis il reconnaît subitement la moitié de lui-même. Aux titillations
sataniques d'un vague amour succèdent bientôt des entraînements, des
éblouissements, des cris de victoire, des gémissements de gratitude, et puis
des hurlements de férocité, des reproches de victimes et des hosanna impies de
sacrificateurs, comme si la barbarie devait toujours prendre sa place dans le
drame de l'amour, et la jouissance charnelle conduire, par une logique
satanique inéluctable, aux délices du crime. Quand le thème religieux, faisant
invasion à travers le mal déchaîné, vient peu à peu rétablir l'ordre et reprendre
l'ascendant, quand il se dresse de nouveau, avec toute sa solide beauté,
au-dessus de ce chaos de voluptés agonisantes, toute l'âme éprouve comme un
rafraîchissement, une béatitude de rédemption; sentiment ineffable qui se
reproduira au commencement du deuxième tableau, quand Tannhäuser, échappé de
la grotte de Vénus, se retrouvera dans la vie véritable, entre le son religieux
des cloches natales, la chanson naïve du pâtre, l'hymne des pèlerins et la
croix plantée sur la route, emblème de toutes ces croix qu'il faut traîner sur
toutes les routes. Dans ce dernier cas, il y a une puissance de contraste qui
agit irrésistiblement sur l'esprit et qui fait penser à la manière large et
aisée de Shakespeare. Tout à l'heure nous étions dans les profondeurs de la
terre (Vénus, comme nous l'avons dit, habite auprès de l'enfer), respirant une
atmosphère parfumée, mais étouffante, éclairée par une lumière rosé qui ne
venait pas du soleil; nous étions semblables au chevalier Tannhäuser lui-même,
qui, saturé de délices énervantes, aspire
à la douleur ! cri sublime que tous les critiques jurés1 admireraient dans Corneille, mais qu'aucun ne voudra
peut-
796
être voir dans
Wagner. Enfin nous sommes replacés sur la terre; nous en aspirons l'air frais,
nous en acceptons les joies avec reconnaissance, les douleurs avec humilité. La
pauvre humanité est rendue à sa patrie.
Tout à l'heure, en.
essayant de décrire la partie voluptueuse de l'ouverture, je priais le lecteur
de détourner sa pensée des hymnes vulgaires de l'amour, tels que les peut
concevoir un galant en belle humeur ; en effet, il n'y a ici rien de trivial;
c'est plutôt le débordement d'une nature énergique, qui verse dans le mal
toutes les forces dues à la culture du bien; c'est l'amour effréné, immense, chaotique,
élevé jusqu'à la hauteur d'une contre-religion, d'une religion satanique.
Ainsi, le compositeur, dans la traduction musicale, a échappé à cette vulgarité
qui accompagne trop souvent la peinture du sentiment le plus populaire, — j'allais dire populacier, —
et pour cela il lui a suffi de peindre l'excès dans le désir et dans l'énergie,
l'ambition indomptable, immodérée, d'une âme sensible qui s'est trompée de
voie. De même dans la représentation
plastique de l'idée, il s'est dégagé heureusement de la fastidieuse foule des
victimes, des El vires innombrables. L'idée pure, incarnée dans l'unique
Vénus, parle bien plus haut et avec bien plus d'éloquence. Nous ne voyons pas
ici un libertin ordinaire, voltigeant de
belle en belle, mais l'homme général, universel, vivant morganatiquement
avec l'idéal absolu de la volupté, avec la reine de toutes les diablesses, de
toutes les faunesses et de toutes les satyresses1, reléguées sous
terre depuis la mort du grand Pan, c'est-à-dire avec l'indestructible et irrésistible
Vénus.
Une main mieux
exercée que la mienne dans l'analyse des ouvrages lyriques présentera, ici
même, au lecteur, un compte rendu technique et complet de cet étrange et
méconnu Tannhäuser* ; je dois donc me
borner à des vues générales qui, pour rapides qu'elles soient, n'en sont pas
moins utiles. D'ailleurs, n'est-il pas plus commode, pour certains esprits, de
juger de la beauté d'un paysage en se plaçant sur une hauteur, qu'en parcourant
successivement tous les sentiers qui le sillonnent ?
* La première partie
de cette étude a paru à la Revue
européenne, où M. Perrin, ancien directeur de l'Opéra-Comique, dont les
sympathies pour Wagner sont bien connues, est chargé de la critique musicalea2.
797
Je tiens seulement à
faire observer, à la grande louange de Wagner, que, malgré l'importance très
juste qu'il donne au poème dramatique, l'ouverture de Tannhäuser, comme celle de Lohengrin,
est parfaitement intelligible, même à celui qui ne connaîtrait pas le livret;
et ensuite, que cette ouverture contient non seulement l'idée mère, la dualité
psychique constituant le drame, mais encore les formules principales, nettement
accentuées, destinées à peindre les sentiments généraux exprimés dans la suite
de l'oeuvre, ainsi que le démontrent les retours forcés de la mélodie
diaboliquement voluptueuse et du motif religieux ou Chant des pèlerins, toutes les fois que l'action le demande. Quant
à la grande marche du second acte, elle a conquis depuis longtemps le suffrage
des esprits les plus rebelles, et l'on peut lui appliquer le même éloge qu'aux
deux ouvertures dont j'ai parlé, à savoir d'exprimer de la manière la plus
visible, la plus colorée, la plus représentative, ce qu'elle veut exprimer.
Qui donc, en entendant ces accents si riches et si fiers, ce rythme pompeux
élégamment cadencéa, ces fanfares royales, pourrait se figurer
autre chose qu'une pompe féodale, une défilade d'hommes héroïques, dans des
vêtements éclatants, tous de haute stature, tous de grande volonté et de foi
naïve, aussi magnifiques dans leurs plaisirs que terribles dans leurs guerres ?
Que dirons-nous du
récit de Tannhäuser, de son voyage à Rome, où la beauté littéraire est si
admirablement complétée et soutenue par la mélopée, que les deux éléments ne
font plus qu'un inséparable tout ? On craignait la longueur de ce morceau, et
cependant le récit contient, comme on l'a vu, une puissance dramatique
invincible. La tristesse, l'accablement du pécheur pendant son rude voyage, son
allégresse en voyant le suprême pontife qui délie les péchés, son désespoir
quand celui-ci lui montre le caractère irréparable de son crime, et enfin le
sentiment presque ineffable, tant il est terrible, de la joie dans la
damnation; tout est dit, exprimé, traduit, par la parole et la musique, d'une
manière si positive, qu'il est presque impossible de concevoir une autre
manière de le dire. On comprend bien alors qu'un pareil malheur ne puisse être
réparé que par un miracle, et on excuse l'infortuné chevalier de chercher
encore le sentier mystérieux qui conduit à la grotte, pour retrouver au
798
moins les grâces de
l'enfer auprès de sa diabolique épouse.
Le drame de Lohengrin porte, comme celui de Tannhäuser, le caractère sacré,
mystérieux et pourtant universellement intelligible de la légende. Une jeune
princesse, accusée d'un. crime abominable, du meurtre de son frère, ne possède
aucun moyen de prouver son innocence. Sa cause sera jugée par le jugement de
Dieu. Aucun chevalier présent ne descend pour elle sur le terrain; mais elle a
confiance dans une vision singulière; un guerrier inconnu est venu la visiter
en rêve. C'est ce chevalier-là qui prendra sa défense. En effet,, au moment
suprême et comme chacun la juge coupable, une nacelle approche du rivage, tirée
par un cygne attelé d'une chaîne d'or. Lohengrin, chevalier du Saint-Graal,
protecteur des innocents, défenseur des faibles, a entendu l'invocation du
fond de la retraite merveilleuse où est précieusement conservée cette coupe
divine, deux fois consacrée par la sainte Cène et par le sang de Notre-Seigneur,
que Joseph d'Arimathie y recueillit tout ruisselant de sa plaie. Lohengrin,
fils de Parcival, descend de la nacelle, revêtu d'une armure d'argent, le
casque en tête, le bouclier sur l'épaule, une petite trompe d'or au côté,
appuyé sur son épée. « Si je remporte pour toi la victoire, dit Lohengrin à
Elsa, veux-tu que je sois ton époux ?... Elsa, si tu veux que je m'appelle ton
époux..., il faut que tu me fasses une promesse : jamais tu ne m'interrogeras,
jamais tu ne chercheras à savoir ni de quelles contrées j'arrive, ni quel est
mon nom et ma nature. » Et Elsa : « Jamais, seigneur, tu n'entendras de moi
cette question. » Et, comme Lohengrin répète solennellement la formule de la
promesse, Elsa répond : « Mon bouclier, mon ange, mon sauveur ! toi qui crois
fermement à mon innocence, pourrait-il y avoir un doute plus criminel que de
n'avoir pas foi en toi ? Comme tu me défends dans ma détresse, de même je
garderai fidèlement la loi que tu m'imposes. » Et Lohengrin, la serrant dans
ses bras, s'écrie : « Elsa, je t'aime ! » II y a là une beauté de dialogue
comme il s'en trouve fréquemment dans les drames de Wagner, toute trempée de
magie primitive, toute grandie par le sentiment idéal, et dont la solennité ne
diminue en rien la grâce naturelle3.
L'innocence d'Elsa
est proclamée par la victoire de
799
Lohengrin; la
magicienne Ortrude et Frédéric, deux méchants intéressés à la condamnation
d'Elsa, parviennent à exciter en elle la curiosité féminine, à flétrir sa joie
par le doute, et l'obsèdent maintenant jusqu'à ce qu'elle viole son serment et
exige de son époux l'aveu de son origine. Le doute a tué la foi et la foi
disparue emporte avec elle le bonheur. Lohengrin punit par la mort Frédéric
d'un guet-apens que celui-ci lui a tendu, et devant le roi, les guerriers et le
peuple assemblés, déclare enfin sa véritable origine : « ... Quiconque est
choisi pour servir le Graal est aussitôt revêtu d'une puissance surnaturelle;
même celui qui est
envoyé par lui dans une terre lointaine, chargé de la mission de défendre le
droit de la vertu, n'est pas dépouillé de sa force sacrée autant que reste
inconnue sa qualité de chevalier du Graal ; mais telle est la nature de cette
vertu du Saint-Graal, que, dévoilée, elle fuit aussitôt les regards profanes;
c'est pourquoi vous ne devez concevoir nul doute sur son chevalier; s'il est
reconnu par vous, il lui faut vous quitter sur-le-champ. Écoutez maintenant
comment il récompense la question interdite ! Je vous ai été envoyé par le
Graal ; mon père, Parcival, porte sa couronne; moi, son chevalier, j'ai nom
Lohengrin1. » Le cygne reparaît sur la rive pour remmener le
chevalier vers sa miraculeuse patrie. La magicienne, dans l'infatuation de sa
haine, dévoile que le cygne n'est autre que le frère d'Elsa, emprisonné par
elle dans un enchantement. Lohengrin monte dans la nacelle après avoir adressé
au Saint-Graal une fervente prière. Une colombe prend la place du cygne, et
Godefroi, duc de Brabant, reparaît. Le chevalier est retourné vers le mont
Salvat. Elsa qui a douté, Elsa qui a voulu savoir, examiner, contrôler, Elsa a
perdu son bonheur. L'idéal s'est envolé.
Le lecteur a sans
doute remarqué dans cette légende une frappante analogie avec le mythe de la
Psyché antique, qui, elle aussi, fut victime de la démoniaque curiosité, et,
ne voulant pas respecter l'incognito de son divin époux, perdit, en pénétrant
le mystère, toute sa félicité. Elsa prête l'oreille à Ortrude, comme Eve au
serpent. L'Eve éternelle tombe dans l'éternel piège. Les nations et les races
se transmettent-elles des fables, comme les hommes se lèguent des héritages,
des patrimoines ou des secrets scientifiques ? On serait tenté de le croire,
tant
800
est frappante
l'analogie morale qui marque les mythes et les légendes éclos dans différentes
contrées. Mais cette explication est trop simple pour séduire longtemps un
esprit philosophique. L'allégorie créée par le peuple ne peut pas être comparée
à ces semences qu'un cultivateur communique fraternellement à un autre qui les
veut acclimater dans son pays. Rien de ce qui est éternel et universel n'a
besoin d'être acclimaté. Cette analogie morale dont je parlais est comme
l'estampille divine de toutes les fables populaires. Ce sera bien, si l'on
veut, le signe d'une origine unique, la preuve d'une parenté irréfragable, mais
à la condition que l'on ne cherche cette origine que dans le principe absolu et
l'origine commune de tous les êtres. Tel mythe peut être considéré comme frère
d'un autre, de la même façon que le nègre est dit le frère du blanc. Je ne nie
pas, en de certains cas, la fraternité ni la filiation; je crois seulement que
dans beaucoup d'autres l'esprit pourrait être induit en erreur par la
ressemblance des surfaces ou même par l'analogie morale et, que, pour reprendre
notre métaphore végétale, le mythe est un arbre qui croît partout, en tout
climat, sous tout soleil, spontanément et sans boutures. Les religions et les
poésies des quatre parties du monde nous fournissent sur ce sujeta
des preuves surabondantes. Comme le péché est partout, la rédemption est
partout, le mythe partout. Rien de plus cosmopolite que l'Éternelb.
Qu'on veuille bien me pardonner cette digression qui s'est ouverte devant moi
avec une attraction irrésistible1. Je reviens à l'auteur de Lohengrin.
On dirait que Wagner
aime d'un amour de prédilection les pompes féodales, les assemblées homériques
où gît une accumulation de force vitale, les foules enthousiasmées, réservoir
d'électricité humaine2, d'où le style héroïque jaillit avec une
impétuosité naturelle. La musique de noces et l'épithalame de Lohengrin font un digne pendant à
l'introduction des invités au Wartburg dans Tannhäuser,
plus majestueux encore peut-être et plus véhément. Cependant le maître,
toujours plein de goût et attentif aux nuances, n'a pas représenté ici la
turbulence qu'en pareil cas manifesterait une foule roturière. Même à l'apogée
de son plus violent tumulte, la musique n'exprime qu'un délire de gens
accoutumés aux règles de l'étiquette; c'est une cour qui s'amuse, et son
ivresse
801
la plus vive garde
encore le rythme de la décence. La joie clapoteuse de la foule alterne avec
l'épithalame, doux, tendre et solennel; la tourmente de l'allégresse publique
contraste à plusieurs reprises avec l'hymne discret et attendri qui célèbre
l'union d'Elsa et de Lohengrin.
J'ai déjà parlé de
certaines phrases mélodiques dont le retour assidu, dans différents morceaux
tirés de la même œuvre, avait vivement intrigué mon oreille, lors du premier
concert offert par Wagner dans la salle des Italiens. Nous avons observé quea
dans Tannhäuser la récurrence des
deux thèmes principaux, le motif religieux et le chant de volupté, servait à
réveiller l'attention du public et à le replacer dans un état analogue à la
situation actuelle. Dans Lohengrin,
ce système mnémonique est appliqué beaucoup plus minutieusement. Chaque
personnage est, pour ainsi dire, blasonné par la mélodie qui représente son
caractère moral et le rôle qu'il est appelé à jouer dans la fable. Ici je
laisse humblement la parole à Liszt, dont, par occasion, je recommande le
livre (Lohengrin et 'Tannhäuser) à
tous les amateurs de l'art profond et raffiné, et qui sait, malgré cette langue
un peu bizarre qu'il affecte1, espèce d'idiome composé d'extraits de
plusieurs langues, traduire avec un charme infini toute la rhétorique du
maître : « Le spectateur, préparé et résigné à ne chercher aucun de ces morceaux détachés qui, engrenés l'un après l'autre sur le
fil de quelque intrigue, composent la substance de nos opéras habituels,
pourra trouver un singulier intérêt à suivre durant trois actes2 la
combinaison profondément réfléchie, étonnamment habile et poétiquement
intelligente, avec laquelle Wagner, au
moyen de plusieurs phrases principales, a serré un nœud mélodique qui constitue tout son drame. Les replis que font
ces phrases, en se liant et s'entrelaçant autour des paroles du poème, sont
d'un effet émouvant au dernier point. Mais si, après en avoir été frappé et
impressionné à la représentation, on veut encore se rendre mieux compte de ce
qui a si vivement affecté, et étudier la partition de cette œuvre d'un genre si
neuf, on reste étonné de toutes les intentions et nuances qu'elle renferme et
qu'on ne saurait immédiatement saisir. Quels sont les drames et les épopées3
de grands poètes qu'il ne faille pas longtemps étudier pour se rendre maître de
toute leur signification ?
« Wagner, par un
procédé qu'il applique d'une ma-
802
nière tout à fait
imprévue, réussit à étendre l'empire et les prétentions de la musique. Peu
content du pouvoir1 qu'elle exerce sur les cœurs en y réveillant
toute la gamme des sentiments humains, il lui rend possible d'inciter nos
idées, de s'adresser à notre pensée, de faire appel à notre réflexion, et la
dote d'un sens moral et intellectuel... Il dessine mélodiquement le caractère2
de ses personnages et de leurs passions principales, et ces mélodies se font
jour, dans le chant ou dans
l'accompagnement, chaque fois que les passions et les sentiments qu'elles
expriment sont mis en jeu. Cette persistance systématique est jointe à un art
de distribution qui offrirait, par la finesse des aperçus psychologiques,
poétiques et philosophiques dont il fait preuve, un intérêt de haute curiosité
à ceux aussi pour qui les croches et doubles croches sont lettres mortes et
purs hiéroglyphes. Wagner, forçant notre méditation et notre mémoire à un si
constant exercice, arrache, par cela seul, l'action de la musique au domaine
des vagues attendrissements et ajoute à ses charmesa quelques-uns
des plaisirs de l'esprit. Par cette méthode qui complique les faciles
jouissances procurées par une série de
chants rarement apparentés entre eux, il demande une singulière attention
du public; mais en même temps il prépare de plus parfaites émotions à ceux qui
savent les goûter. Ses mélodies sont en quelque sorte des personnifications d'idées ; leur retour annonce celui des
sentiments que les paroles qu'on prononce n'indiquent point explicitement;
c'est à elles que Wagner confie de nous révéler tous les secrets des cœurs. Il
est des phrases, celle, par exemple, de la première scène du second acte, qui
traversent l'opéra comme un serpent venimeux, s'enroulant autour des victimes
et fuyant devant leurs saints défenseurs; il en est, comme celle de
l'introduction, qui ne reviennent que rarement, avec les suprêmes et divines révélations.
Les situations ou les personnages de quelque importance sont tous musicalement
exprimés par une mélodie qui en devient le constant symbole. Or, comme ces mélodies sont d'une rare
beauté, nous dirons à ceux qui, dans l'examen d'une partition, se bornent à
juger des rapports de croches et doubles croches entre elles, que même si la
musique de cet opéra devait être privée de son beau texte, elle serait encore
une production de premier ordre. »
803
En effet, sans
poésie, la musique de Wagner serait encore une œuvre poétique, étant douée de
toutes les qualités qui constituent une poésie bien faite; explicative par
elle-même, tant toutes choses y sont bien unies, conjointes, réciproquement
adaptées, et, s'il est permis de faire un barbarisme pour exprimer le
superlatif d'une qualité, prudemment concaténées.
Le Vaisseau fantôme, ou Le Hollandais volant, est l'histoire si populaire de ce Juif
errant de l'Océan, pour qui cependant une condition de rédemption a été obtenue
par un ange secourable : Si le capitaine
qui mettra pied à terre tous les sept ans y
rencontrea une
femme fidèle, il sera sauvé1. L'infortuné, repoussé par la
tempête à chaque fois qu'il voulait doubler un cap dangereux, s'était écrié une
fois : « Je passerai cette infranchissable barrière, dussé-je lutter toute
l'éternité2 ! » Et l'éternité avait accepté le défi de l'audacieux
navigateur. Depuis lors, le fatal navire s'était montré çà et là, dans
différentes plages, courant6 sus à la tempête avec le désespoir d'un
guerrier qui cherche la mort; mais toujours la tempête l'épargnait, et le
pirate lui-même se sauvait devant lui en faisant le signe de la croix. Les
premières paroles du Hollandais, après que son vaisseau est arrivé au
mouillage, sont sinistres et solennelles : « Le terme est passé; il s'est
encore écoulé sept années ! La mer me jette à terre avec dégoût... Ah ! orgueilleux
Océan ! dans peu de jours il te faudra me porter encore !... Nulle part une
tombe ! nulle part la mort ! telle est ma terrible sentence de damnation... Jour
du jugement, jour suprême, quand luiras-tu dans ma nuit ?... » A côté du
terrible vaisseau un navire norvégien6 a jeté l'ancré; les deux
capitaines lient connaissance, et le Hollandais demande au Norvégien « de lui
accorder pour quelques jours l'abri de sa maison... de lui donner une nouvelle
patrie3 ». Il lui offre des richesses énormes dont celui-ci
s'éblouit, et enfin lui dit brusquement : «As-tu une fille ?... Qu'elle soit ma
femme ! Jamais je n'atteindrai ma patrie. À quoi me sert donc d'amassera des
richesses ? Laisse-toi convaincre, consens à cette alliance et prends tous mes
trésors. » — « J'ai une fille, belle, pleine de fidélité, de tendresse, de
dévouement pour moi. » — « Qu'elle conserve toujours à son père cette tendresse
filiale, qu'elle lui soit fidèle; elle sera aussi fidèle à son époux. » — « Tu
me donnes des joyaux, des
804
perles inestimables;
mais le joyau le plus précieux, c'est une femme fidèle. » — « C'est toi qui me
le donnes ?... Verrai-je ta fille dès aujourd'hui ? »
Dans la chambre du
Norvégien, plusieurs jeunes filles s'entretiennent du Hollandais volant, et Senta, possédée d'une idée fixe, les yeux
toujours tendus vers un portrait mystérieux, chante la ballade qui retrace la
damnation du navigateur : « Avez-vous rencontré en mer le navire à la voile
rouge de sang, au mât noir ? À bord, l'homme pâle, le maître du vaisseau,
veille sans relâche. Il vole1 et fuit, sans terme, sans relâche,
sans repos. Un jour pourtant l'homme peut rencontrer la délivrance, s'il
trouve sur terre une femme qui lui soit fidèle jusque dans la mort... Priez le
ciel que bientôt une femme lui garde sa foi ! — Par un vent contraire, dans une
tempête furieuse, il voulut autrefois doubler un cap; il blasphéma dans sa
folle audace : Je n'y renoncerais pas de l'éternité ! Satan l'a entendu, il l'a
pris au mot ! Et2 maintenant son arrêt est d'errer à travers la mer,
sans relâche, sans repos !... Mais pour que l'infortuné puisse rencontrer
encore la délivrance sur terre, un ange de Dieu lui annonce d'où peut lui venir
le salut. Ah ! puisses-tu le trouver, pâle navigateur ! Priez le ciel que
bientôt une femme lui garde cette foi ! — Tous les sept ans, il jette l'ancré,
et, pour chercher une femme, il descend à terre. Il a courtisé tous les sept
ans, et jamais encore il n'a trouvé une femme fidèle... Les voiles au vent !
levez l'ancré ! Faux amour, faux serments ! Alerte ! en mer ! sans relâche,
sans repos3 ! » Et tout d'un coup, sortant d'un abîme de rêverie,
Senta inspirée s'écrie : « Que je sois celle qui te délivrera par sa fidélité !
Puisse l'ange de Dieu me montrer à toi ! C'est par moi que tu obtiendras ton
salut4 ! » L'esprit de la jeune fille est attiré magnétiquement par
le malheur; son vrai fiancé, c'est le capitaine damné que l'amour seul peut
racheter.
Enfin le Hollandais
paraît, présenté par le père de Senta; il est bien l'homme du portrait, la
figure légendaire suspendue au mur. Quand le Hollandais, semblable au terrible
Melmoth5 qu'attendrit la destinée d'Immalée, sa victime, veut la
détourner d'un dévouement trop périlleux, quand le damné plein de pitié
repousse l'instrument du salut, quand, remontant en toute hâte sur son navire,
il la veut laisser au bonheur de la famille et de l'amour
805
vulgaire, celle-ci
résiste et s'obstine à le suivre : « Je te connais bien ! je connais ta
destinée ! Je te connaissais lorsque je t'ai vu pour la première fois ! » Et
lui, espérant l'épouvanter : « Interroge les mers de toutes les zones,
interroge le navigateur qui a sillonné l'Océan dans tous les sens ; il connaît
ce vaisseau, l'effroi des hommes pieux :
on me nomme le Hollandais volant ! » Elle répond, poursuivant
de son dévouement et de ses cris le navire qui s'éloigne : « Gloire à ton ange
libérateur ! gloire à sa loi ! Regarde et vois si je te suis fidèle jusqu'à la
mort1 ! » Et elle se précipite à la mer. Le navire s'engloutit. Deux
formes aériennes s'élèvent au-dessus des flots : c'est le Hollandais et Senta
transfigurés.
Aimer le malheureux
pour son malheur est une idée trop grande pour tomber ailleurs que dans un cœur
ingénu, et c'est certainement une très belle pensée que d'avoir suspendu le
rachat d'un maudit à l'imagination passionnée d'une jeune fille. Tout le drame
est traité d'une main sûre, avec une manière directe ; chaque situation,
abordée franchement; et le type de Senta porte en lui une grandeur surnaturelle
et romanesque qui enchante et fait peur. La simplicité extrême du poème
augmente l'intensité de l'effet. Chaque chose est à sa place, tout est bien
ordonné et de juste dimension. L'ouverture, que nous avons entendue au concert
du Théâtre-Italien, est lugubre et profonde comme l'Océan, le vent et les
ténèbres.
Je suis contraint de
resserrer les bornes de cette étude, et je crois que j'en ai dit assez
(aujourd'hui du moins) pour faire comprendre à un lecteur non prévenu les tendances
et la forme dramatique de Wagner. Outre Rienzi,
Le Hollandais volant, Tannhäuser et Lohengrin,
il a composé Tristan et Isolde, et
quatre autres opéras formant une tétralogie, dont le sujet est tiré des Nibelungena2 sans compter ses
nombreuses œuvres critiques. Tels sont les travaux de cet homme dont la
personne et les ambitions idéales ont défrayé si longtemps la badauderie
parisienne et dont la plaisanterie facile a fait journellement sa proie pendant
plus d'un an.
806
On peut toujours
faire momentanément abstraction de la partie systématique que tout grand
artiste volontaire introduit fatalement dans toutes ses œuvres ; il reste, dans
ce cas, à chercher et à vérifier par quelle qualité propre, personnelle, il se
distingue des autres. Un artiste, un homme vraiment digne de ce grand nom, doit
posséder quelque chose d'essentiellement sui
generis, par la grâce de quoi il est lui
et non un autre. À ce point de vue, les artistes peuvent être comparés à des
saveurs variées, et le répertoire des métaphores humaines n'est peut-être pas
assez vaste pour fournir la définition approximative de tous les artistes
connus et de tous les artistes possibles.
Nous avons déjà, je crois, noté deux hommes dans Richard Wagner, l'homme
d'ordre et l'homme passionné. C'est de l'homme passionné, de l'homme de
sentiment qu'il est ici question. Dans le moindre de ses morceaux il inscrit si
ardemment sa personnalité, que cette recherche de sa qualité principale ne sera
pas très difficile à faire. Dès le principe, une considération m'avait vivement
frappé : c'est que dans la partie voluptueuse et orgiaque de l'ouverture de Tannhäuser, l'artiste avait mis autant
de force, développé autant d'énergie que dans la peinture de la mysticité qui
caractérise l'ouverture de Lohengrin. Même
ambition dans l'une que dans l'autre, même escalade titanique et aussi mêmes
raffinements et même subtilité. Ce qui me paraît donc avant tout marquer d'une
manière inoubliable la musique de ce maître, c'est l'intensité nerveuse, la
violence dans la passion et dans la volonté. Cette musique-là exprime avec la
voix la plus suave ou la plus stridente tout ce qu'il y a de plus caché dans le
cœur de l'homme. Une ambition idéale préside, il est vrai, à toutes ses compositions
; mais si, par le choix de ses sujets et sa méthode dramatique, Wagner se rapproche
de l'antiquité, par l'énergie passionnée de son expression il est actuellement
le représentant le plus vrai de la nature moderne. Et toute la science, tous
les efforts, toutes les combinaisons de ce riche esprit ne sont, à vrai dire,
que les serviteurs très humbles et très zélés de cette irrésistible passion. Il
en résulte, dans quelque sujet qu'il
807
traite, une
solennité d'accent superlative. Par cette passion il ajoute à chaque chose je
ne sais quoi de surhumain; par cette passion il comprend tout et fait tout
comprendre. Tout ce qu'impliquent les mots : volonté, désir, concentration, intensité nerveuse, explosion, se
sent et se fait deviner dans ses œuvres. Je ne crois pas me faire illusion ni
tromper personne en affirmant que je vois là les principales caractéristiques
du phénomène que nous appelons génie ;
ou du moins, que dans l'analyse de tout ce que nous avons jusqu'ici
légitimement appelé génie, on retrouve
lesdites caractéristiques. En matière d'art, j'avoue que je ne hais pas
l'outrance; la modération ne m'a jamais semblé le signe d'une nature artistique
vigoureuse. J'aime ces excès de santé, ces débordements de volonté qui
s'inscrivent dans les œuvres comme le bitume enflammé dans le sol d'un volcan,
et qui, dans la vie ordinaire, marquent souvent la phase, pleine de délices,
succédant à une grande crise morale ou physique.
Quant à la réforme
que le maître veut introduire dans l'application de la musique au drame, qu'en
arrivera-t-il ? Là-dessus, il est impossible de rien prophétiser de précis.
D'une manière vague et générale, on peut dire, avec le Psalmiste, que, tôt ou
tard, ceux qui ont été abaissés seront élevés, que ceux qui ont été élevés
seront humiliés, mais rien de plus que ce qui est également applicable au train
connu de toutes les affaires humaines. Nous avons vu bien des choses déclarées
jadis absurdes, qui sont devenues plus tard des modèles adoptés par la foule.
Tout le public actuel se souvient de l'énergique résistance où se heurtèrent,
dans le commencement, les drames de Victor Hugo et les peintures d'Eugène
Delacroix. D'ailleurs nous avons déjà fait observer que la querelle qui divise
maintenant le public était une querelle oubliée et soudainement ravivée, et que
Wagner lui-même avait trouvé dans le passé les premiers éléments de la base pour asseoir son idéal. Ce qui
est bien certain, c'est que sa doctrine est faite pour rallier tous les gens
d'esprit fatigués depuis longtemps des erreurs de l'Opéra, et il n'est pas
étonnant que les hommes de lettres, en particulier, se soient montrés
sympathiques pour un musicien qui se fait gloire d'être poète et dramaturge. De
même les écrivains du XVIIIe siècle avaient acclamé les ouvrages de
Gluck, et je ne puis m'empêcher de voir que les per-
808
sonnes qui
manifestent le plus de répulsion pour les ouvrages de Wagner montrent aussi une
antipathie décidée à l'égard de son précurseur.
Enfin le succès ou
l'insuccès de Tannhäuser ne peut
absolument rien prouver, ni même déterminer une quantité quelconque de chances
favorables ou défavorables dans l'avenir. Tannhäuser,
en supposant qu'il fût un ouvrage détestable, aurait pu monter aux nues. En le supposant parfait, il pourrait révolter. La
question, dans le fait, la question de la réformation de l'opéra n'est pas
vidée, et la bataille continuera; apaisée, elle recommencera. J'entendais dire
récemment que si Wagner obtenait par son drame un éclatant succès, ce serait un
accident purement individuel, et que sa méthode n'aurait aucune influence
ultérieure sur les destinées et les transformations du drame lyrique. Je me
crois autorisé, par l'étude du passé, c'est-à-dire de l'éternel, à préjuger
l'absolu contraire, à savoir qu'un échec complet ne détruit en aucune façon la
possibilité de tentatives nouvelles dans le même sens, et que dans un avenir
très rapproché on pourrait bien voir non pas seulement des auteurs nouveaux,
mais même des hommes anciennement accrédités, profiter, dans une mesure
quelconque, des idées émises par Wagner, et passer heureusement à travers la
brèche ouverte par lui. Dans quelle histoire a-t-on jamais lu que les grandes
causes se perdaient en une seule partie1 ?
18 mars 1861
« L'épreuve est
faite ! La musique de l'avenir est
enterrée ! » s'écrient avec joie tous les siffleurs et cabaleurs. « L'épreuve
est faite ! » répètent tous les niais du feuilleton. Et tous les badauds leur
répondent en chœur, et très innocemment : « L'épreuve est faite ! »
En effet, une
épreuve a été faite, qui se renouvellera encore bien des milliers de fois avant
la fin du monde; c'est que, d'abord, toute œuvre grande et sérieuse ne
809
peut pas se loger
dans la mémoire humaine ni prendre sa place dans l'histoire sans de vives contestations;
ensuite, que dix personnes opiniâtres peuvent, à l'aide de sifflets aigus,
dérouter des comédiens, vaincre la bienveillance du public, et pénétrer même de
leurs protestations discordantes la voix immense d'un orchestre, cette voix
fût-elle égale en puissance à celle de l'Océan. Enfin, un inconvénient des
plus intéressants a été vérifié, c'est qu'un système de location qui permet de
s'abonner à l'année crée une sorte d'aristocratie, laquelle peut, à un moment
donné, pour un motif ou un intérêt quelconque, exclure le vaste public de toute
participation au jugement d'une œuvre. Qu'on adopte dans d'autres théâtres, à
la Comédie-Française, par exemple, ce même système de location, et nous
verrons bientôt, là aussi, se produire les mêmes dangers et les mêmes
scandales. Une société restreinte pourra enlever au public immense de Paris le
droit d'apprécier un ouvrage dont le jugement appartient à tous.
Les gens qui se
croient débarrassés de Wagner se sont réjouis beaucoup trop vite; nous pouvons
le leur affirmer. Je les engage vivement à célébrer moins haut un triomphe qui
n'est pas des plus honorables d'ailleurs, et même à se munir dea
résignation pour l'avenir. En vérité, ils ne comprennent guère le jeu de
bascule des affaires humaines, le flux et le reflux des passions. Ils ignorent
aussi de quelle patience et de quelle opiniâtreté la Providence a toujours
doué ceux qu'elle investit d'une fonction. Aujourd'hui la réaction est
commencée; elle a pris naissance le jour même où la malveillance, la sottise,
la routine et l'envie coalisées ont essayé d'enterrer l'ouvrage. L'immensité
de l'injustice a engendré mille sympathies, qui maintenant se montrent de tous
côtés.
Aux personnes
éloignées de Paris, que fascine et intimide cet amas monstrueux d'hommes et de
pierres, l'aventure inattendue du drame de Tannhäuser
doit apparaître comme une énigme. Il serait facile de l'expliquer par la
coïncidence malheureuse de plusieurs causes, dont quelques-unes sont étrangères
à l'art. Avouons tout de suite la raison principale, dominante : l'opéra de
Wagner est un ouvrage sérieux,
demandant une attention soutenue;
810
on conçoit tout ce
que cette condition implique de chances défavorables dans un pays où l'ancienne
tragédie réussissait surtout par les facilités qu'elle offrait à la distraction.
En Italie, on prend des sorbets et l'on fait des cancans dans les intervalles
du drame où la mode ne commande pas les applaudissements; en France, on joue
aux cartes. « Vous êtes un impertinent, vous qui voulez me contraindre à prêter
à votre œuvre une attention continue, s'écrie l'abonné récalcitrant, je veux
que vous me fournissiez un plaisir digestif plutôt qu'une occasion d'exercer
mon intelligence. » À cette cause principale, il faut en ajouter d'autres qui
sont aujourd'hui connues de tout le monde, à Paris du moins. L'ordre impérial,
qui fait tant d'honneur au prince1, et dont on peut le remercier
sincèrement, je crois, sans être accusé de courtisanerie, a ameuté contre
l'artiste beaucoup d'envieux et beaucoup de ces badauds qui croient toujours
faire acte d'indépendance en aboyant à l'unisson. Le décret qui venait de
rendre quelques libertés au journal et à la parole2 ouvrait carrière
à une turbulence naturelle, longtemps comprimée, qui s'est jetée, comme un
animal fou, sur le premier passant venu. Ce passant, c'était le Tannhäuser, autorisé par le chef de
l'État et protégé ouvertement par la femme d'un ambassadeur étranger3.
Quelle admirable occasion ! Toute une salle française s'est amusée pendant
plusieurs heures de la douleur de cette femme, et, chose moins connue, Mme
Wagner elle-même a été insultée pendant une des représentations. Prodigieux
triomphe !
Une mise en scène
plus qu'insuffisante, faite par un ancien vaudevilliste4 (vous
figurez-vous Les Burgraves mis en
scène par M. Clairville6 ?) ; une exécution molle et incorrecte de
la part de l'orchestre6 ; un ténor allemand, sur qui on fondait les
principales espérances, et qui se met à chanter faux avec une assiduité
déplorable; une Vénus endormie, habillée d'un paquet de chiffons blancs, et qui
n'avait pas plus l'air de descendre de l'Olympe que d'être née de l'imagination
chatoyante d'un artiste du Moyen Âge; toutes les places livrées, pour deux
représentations, à une foule de personnes hostiles ou, du moins, indifférentes
à toute aspiration idéale, toutes ces choses doivent être également prises en
considération. Seuls (et l'occasion naturelle s'offre ici de les remercier),
811
Mlle Sax et Morelli
ont fait tête à l'orage. Il ne serait pas convenable de ne louer que leur
talent; il faut aussi vanter leur bravoure. Ils ont résisté à la déroute; ils
sont restés, sans broncher un instant, fidèles au compositeur. Morelli, avec
l'admirable souplesse italienne, s'est conformé humblement au style et au goût
de l'auteur, et les personnes qui ont eu souvent le loisir de l'étudier disent
que cette docilité lui a profité, et qu'il n'a jamais paru dans un aussi beau
jour que sous le personnage de Wolfram. Mais que dirons-nous de M. Niemann, de
ses faiblesses, de ses pâmoisons, de ses mauvaises humeurs d'enfant gâté, nous
qui avons assisté à des tempêtes théâtrales où des hommes tels que Frederick1
et Rouvière, et Bignon lui-même2, quoique moins autorisé par la célébrité,
bravaient ouvertement l'erreur du public, jouaient avec d'autant plus de zèle
qu'il se montrait plus injuste, et faisaient constamment cause commune avec
l'auteur ? — Enfin, la question du ballet, élevée à la hauteur d'une question
vitale et agitée pendant plusieurs mois, n'a pas peu contribué à l'émeute3:
« Un opéra sans ballet ! qu'est-ce que cela ? » disait la routine. « Qu'est-ce
que cela ? » disaient les entreteneurs de filles. « Prenez garde ! » disait
lui-même à l'auteur le ministre alarmé. On a fait manœuvrer sur la scène, en
manière de consolation, des régiments prussiens en jupes courtes, avec les
gestes mécaniques d'une école militaire; et une partie du public disait, voyant
toutes ces jambes et illusionné par une mauvaise mise en scène : « Voilà un
mauvais ballet et une musique qui n'est pas faite pour la danse. » Le bon sens
répondait : « Ce n'est pas un ballet; mais ce devrait être une bacchanale, une
orgie, comme l'indique la musique, et comme ont su quelquefois en représenter
la Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, l'Odéon, et même des théâtres inférieurs, mais
comme n'en peut pas figurer l'Opéra, qui ne sait rien faire du tout. » Ainsi,
ce n'est pas une raison littéraire, mais simplement l'inhabileté des
machinistes, qui a nécessité la suppression de tout un tableau (la nouvelle
apparition de Vénus).
Que les hommes qui
peuvent se donner le luxe d'une maîtresse parmi les danseuses de l'Opéra
désirent qu'on mette le plus souvent possible en lumière les talents et les
beautés de leur emplette, c'est là certes un sentiment presque paternel4
que tout le monde comprend et excuse
812
facilement; mais que
ces mêmes hommes, sans se soucier de la curiosité publique et des plaisirs
d'autrui, rendent impossible l'exécution d'un ouvrage qui leur déplaît parce
qu'il ne satisfait pas aux exigences de leur protectorat, voilà ce qui est
intolérable. Gardez votre harem et conservez-en religieusement les traditions;
mais faites-nous donner un théâtre où ceux qui ne pensent pas comme vous
pourront trouver d'autres plaisirs mieux accommodés à leur goût. Ainsi nous serons
débarrassés de vous et vous de nous, et chacun sera content.
š
On espérait arracher
à ces enragés leur victime en la présentant au public un dimanche, c'est-à-dire
un jour où les abonnés et le Jockey-Club abandonnent volontiers la salle à une
foule qui profite de la place libre et du loisir. Mais ils avaient fait ce
raisonnement assez juste : « Si nous permettons que le succès ait lieu
aujourd'hui, l'administration en tirera un prétexte suffisant pour nous
imposer l'ouvrage pendant trente jours. » Et ils sont revenus à la charge,
armés de toutes pièces, c'est-à-dire des instruments homicides confectionnés à
l'avance. Le public, le public entier, a lutté pendant deux actes, et dans sa
bienveillance, doublée par l'indignation, il applaudissait non seulement les
beautés irrésistibles, mais même les passages qui l'étonnaient et le
déroutaient, soit qu'ils fussent obscurcis par une exécution trouble, soit
qu'ils eussent besoin, pour être appréciés, d'un impossible recueillement. Mais
ces tempêtes de colère ou d'enthousiasme amenaient immédiatement une réaction
non moins violente et beaucoup moins fatigante pour les opposants. Alors ce
même public, espérant que l'émeute lui saurait gré de sa mansuétude, se
taisait, voulant avant toute chose connaître et juger. Mais les quelques sifflets ont courageusement persisté, sans motif et sans interruption ; l'admirable récit du voyage à Rome
n'a pas été entendu (chanté même ? je n'en sais rien) et tout le troisième acte
a été submergé dans le tumulte.
Dans la presse, aucune
résistance, aucune protestation, excepté celle de M. Franck Marie, dans La Patrie. M. Berlioz a évité de dire
son avis1; courage négatif. Remercions-le de n'avoir pas ajouté à
l'injure univer-
813
selle. Et puis
alors, un immense tourbillon d'imitation a entraîné toutes les plumes, a fait
délirer toutes les langues, semblable à ce singulier esprit qui fait dans les
foules des miracles alternatifs de bravoure et de couardise; le courage
collectif et la lâcheté collective; l'enthousiasme français et la panique
gauloise1: Le Tannhäuser
n'avait même pas été entendu.
š
Aussi, de tous
côtés, abondent maintenant les plaintes ; chacun voudrait voir l'ouvrage de
Wagner, et chacun crie à la tyrannie. Mais l'administration a baissé la tête
devant quelques conspirateurs, et on rend l'argent déjà déposé pour les
représentations suivantes. Ainsi, spectacle inouï, s'il en peut exister
toutefois de plus scandaleux que celui auquel nous avons assisté, nous voyons
aujourd'hui une direction vaincue, qui, malgré les encouragements du public,
renonce à continuer des représentations des plus fructueuses.
Il paraît d'ailleurs
que l'accident se propage, et que le public n'est plus considéré comme le juge
suprême en fait de représentations scéniques. Au moment même où j'écris ces
lignes, j'apprends qu'un beau drame2, admirablement construit et
écrit dans un excellent style, va disparaître, au bout de quelques jours,
d'une autre scène où il s'était produit avec éclat et malgré les efforts d'une
certaine caste impuissante qui s'appelait jadis la classe lettrée, et qui est
aujourd'hui inférieure en esprit et en délicatesse à un public de port de mer.
En vérité, l'auteur est bien fou qui a pu croire que ces gens prendraient feu
pour une chose aussi impalpable, aussi gazéiforme que l'honneur. Tout au plus sont-ils bons à V enterrer.
Quelles sont les
raisons mystérieuses de cette expulsion ? Le succès gênerait-il les opérations
futures du directeur ? D'inintelligibles considérations officielles
auraient-elles forcé sa bonne volonté, violenté ses intérêts ? Ou bien faut-il
supposer quelque chose de monstrueux, c'est-à-dire qu'un directeur peut
feindre, pour se faire valoir, de désirer de bons drames, et, ayant enfin
atteint son but, retourne bien vite à son véritable goût, qui est celui des
imbéciles, évidemment le plus productif? Ce qui est encore plus inexplicable,
c'est la faiblesse
814
des critiques (dont
quelques-uns sont poètes), qui caressent leur principal ennemi, et qui, si
parfois, dans un accès de bravoure passagère, ils blâment son mercantilisme,
n'en persistent pas moins, en une foule de cas, à encourager son commerce par
toutes les complaisances.
Pendant tout ce
tumulte et devant les déplorables facéties du feuilleton, dont je rougissais,
comme un homme délicat d'une saleté commise devant lui, une idée cruelle
m'obsédait. Je me souviens que, malgré que j'aie toujours soigneusement
étouffé dans mon cœur ce patriotisme exagéré dont les fumées peuvent obscurcir
le cerveau, il m'est arrivé, sur des plages lointaines, à des tables d'hôte
composées des éléments humains les plus divers, de souffrir horriblement quand
j'entendais des voix (équitables ou injustes, qu'importe ?) ridiculiser la
France. Tout le sentiment filial, philosophiquement comprimé, faisait alors
explosion. Quand un déplorable académicien1 s'est avisé d'introduire,
il y a quelques années, dans son discours de réception, une appréciation du
génie de Shakespeare, qu'il appelait familièrement le vieux Williams, ou le bon Williams, — appréciation digne en vérité d'un concierge de la
Comédie-Française, — j'ai senti en frissonnant le dommage que ce pédant sans
orthographe allait faire à mon pays. En effet, pendant plusieurs jours, tous
les journaux anglais se sont amusés de nous, et de la manière la plus navrante.
Les littérateurs français, à les entendre, ne savaient pas même l'orthographe
du nom de Shakespeare2; ils ne comprenaient rien à son génie, et la
France abêtie ne connaissait que deux auteurs, Ponsard et Alexandre Dumas
fils, les poètes favoris du nouvel
Empire, ajoutait l'ïllustrated London
News3. Notez que la
haine politique combinait son élément avec le patriotisme littéraire outragé.
Or, pendant les
scandales soulevés par l'ouvrage de Wagner, je me disais : « Qu'est-ce que
l'Europe va penser de nous, et en Allemagne que dira-t-on de Paris ? Voilà une
poignée de tapageurs qui nous déshonorent collectivement 1 » Mais non, cela ne
sera pas. Je crois, je sais, je jure que parmi les littérateurs, les artistes
et même parmi
815
les gens du monde,
il y a encore bon nombre de personnes bien élevées, douées de justice, et dont
l'esprit est toujours libéralement ouvert aux nouveautés qui leur sont
offertes. L'Allemagne aurait tort de croire que Paris n'est peuplé que de
polissons qui se mouchent avec les doigts, à cette fin de les essuyer sur le
dos d'un grand homme qui passe. Une pareille supposition ne serait pas d'une
totale impartialité. De tous les côtés, comme je l'ai dit, la réaction
s'éveille; des témoignages de sympathie des plus inattendus sont venus
encourager l'auteur à persister dans sa destinée. Si les choses continuent
ainsi, il est présumable que beaucoup de regrets pourront être prochainement
consolés, et que Tannhäuser
reparaîtra, mais dans un lieu où les abonnés de l'Opéra ne seront pas
intéressés à le poursuivre.
Enfin l'idée est
lancée, la trouée est faite, c'est l'important. Plus d'un compositeur français
voudra profiter des idées salutaires émises par Wagner. Si peu de temps que
l'ouvrage ait paru devant le public, l'ordre de l'Empereur, auquel nous devons
de l'avoir entendu, a apporté un grand secours à l'esprit français, esprit
logique, amoureux d'ordre, qui reprendra facilement la suite de ses
évolutions. Sous la République et le premier Empire, la musique s'était élevée
à une hauteur qui en fit, à défaut de la littérature découragée, une des
gloires de ces temps. Le chef du second Empire n'a-t-il été que curieux d'entendre
l'œuvre d'un homme dont on parlait chez nos voisins, ou une pensée plus
patriotique et plus compréhensive l'cxcitait-elle ? En tout cas, sa simple
curiosité nous aura été profitable à tous.
8 avril 1861.