À Arsène Houssaye
Mon cher ami, je vous
envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu'il n'a
ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue,
alternativement et réciproquement.
Considérez, je vous prie, quelles admirables
commodités cette combinaison nous offre à tous, à vous, à moi et au lecteur.
Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie, vous le manuscrit, le
lecteur sa lecture; car je ne suspends pas la volonté rétive de celui-ci au fil
interminable d'une intrigue superflue. Enlevez une vertèbre, et les deux
morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-la en
nombreux fragments, et vous verrez que chacun peut exister à part. Dans
l'espérance que quelques-uns de ces tronçons seront assez vivants pour vous
plaire et vous amuser, j'ose vous dédier le serpent tout entier.
J'ai une petite confession à vous faire. C'est en
feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux Gaspard de la Nuit,
d'Aloysius Bertrand (un livre connu de vous, de moi et de quelques-uns de nos
amis, n'a-t-il pas tous les droits à être appelé fameux?) que l'idée m'est
venue de tenter quelque chose d'analogue, et d'appliquer à la description de la
vie moderne, ou plutôt d'une vie moderne et plus abstraite, le procédé qu'il
avait appliqué à la peinture de la vie ancienne, si étrangement pittoresque.
Quel est celui de nous qui n'a pas, dans ses
jours d'ambition, rêvé le miracle d'une prose poëtique, musicale sans rhythme
et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements
lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la
conscience?
C'est surtout de la fréquentation des villes
énormes, c'est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal
obsédant. Vous-même, mon cher ami, n'avez-vous pas tenté de traduire en une
chanson le cri strident du Vitrier, et d'exprimer dans une prose lyrique
toutes les désolantes suggestions que ce cri envoie jusqu'aux mansardes, à
travers les plus hautes brumes de la rue?
Mais, pour dire le vrai, je crains que ma
jalousie ne m'ait pas porté bonheur. Sitôt que j'eus commencé le travail, je
m'aperçus que non-seulement je restais bien loin de mon mystérieux et brillant
modèle, mais encore que je faisais quelque chose (si cela peut s'appeler quelque
chose) de singulièrement différent, accident dont tout autre que moi
s'enorgueillirait sans doute, mais qui ne peut qu'humilier profondément un
esprit qui regarde comme le plus grand honneur du poëte d'accomplir juste
ce qu'il a projeté de faire.
Votre bien affectionné,
C.
B.
I
L'étranger
-- Qui aimes-tu le mieux,
homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?
-- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
-- Tes amis?
-- Vous vous servez là d'une parole dont le sens
m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
-- Ta patrie?
-- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
-- La beauté?
-- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
-- L'or?
-- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
-- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
-- J'aime les nuages... les nuages qui passent...
là-bas... là-bas... les merveilleux nuages!
II
Le désespoir de la vieille
La petite vieille ratatinée
se sentit toute réjouie en voyant ce joli enfant à qui chacun faisait fête, à
qui tout le monde voulait plaire; ce joli être, si fragile comme elle, la
petite vieille, et, comme elle aussi, sans dents et sans cheveux.
Et elle s'approcha de lui, voulant lui faire des
risettes et des mines agréables.
Mais l'enfant épouvanté se débattait sous les
caresses de la bonne femme décrépite, et remplissait la maison de ses
glapissements.
Alors la bonne vieille se retira dans sa solitude
éternelle, et elle pleurait dans un coin, se disant: -- Ah! pour nous,
malheureuses vieilles femelles, l'âge est passé de plaire, même aux innocents;
et nous faisons horreur aux petits enfants que nous voulons aimer!
III
Le confiteor de l'artiste
Que les fins de journées
d'automne sont pénétrantes! Ah! pénétrantes jusqu'à la douleur! car il est de
certaines sensations délicieuses dont le vague n'exclut pas l'intensité; et il
n'est pas de pointe plus acérée que celle de l'Infini.
Grand délice que celui de noyer son regard dans
l'immensité du ciel et de la mer! Solitude, silence, incomparable chasteté de
l'azur! une petite voile frissonnante à l'horizon, et qui par sa petitesse et
son isolement imite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle,
toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur
de la rêverie, le moi se perd vite!); elles pensent, dis-je, mais musicalement
et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans déductions.
Toutefois, ces pensées, qu'elles sortent de moi
ou s'élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses. L'énergie dans la
volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne
donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses.
Et maintenant la profondeur du ciel me consterne,
sa limpidité m'exaspère. L'insensibilité de la mer, l'immuabilité du spectacle
me révoltent... Ah! faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le
beau?
Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours
victorieuse, laisse-moi! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil! L'étude du
beau est un duel où l'artiste crie de frayeur avant d'être vaincu.
IV
Un plaisant
C'était l'explosion du
nouvel an: chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant
de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire
officiel d'une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus
fort.
Au milieu de ce tohu-bohu et de ce vacarme, un
âne trottait vivement, harcelé par un malotru armé d'un fouet.
Comme l'âne allait tourner l'angle d'un trottoir,
un beau monsieur ganté, verni, cruellement cravaté et emprisonné dans des
habits tout neufs, s'inclina cérémonieusement devant l'humble bête, et lui dit,
en ôtant son chapeau: "Je vous la souhaite bonne et heureuse!" puis
se retourna vers je ne sais quels camarades avec un air de fatuité, comme pour
les prier d'ajouter leur approbation à son contentement.
L'âne ne vit pas ce beau plaisant, et continua de
courir avec zèle où l'appelait son devoir.
Pour moi, je fus pris subitement d'une
incommensurable rage contre ce magnifique imbécile, qui me parut concentrer en
lui tout l'esprit de la France.
V
La chambre double
Une chambre qui ressemble à
une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l'atmosphère stagnante
est légèrement teintée de rose et de bleu.
L'âme y prend un bain de paresse, aromatisé par
le regret et le désir. -- C'est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de
rosâtre; un rêve de volupté pendant une éclipse.
Les meubles ont des formes allongées, prostrées,
alanguies. Les meubles ont l'air de rêver; on les dirait doués d'une vie
somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue
muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.
Sur les murs nulle abomination artistique.
Relativement au rêve pur, à l'impression non analysée, l'art défini, l'art
positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse
obscurité de l'harmonie.
Une senteur infinitésimale du choix le plus
exquis, à laquelle se mêle une très-légère humidité, nage dans cette
atmosphère, où l'esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre
chaude.
La mousseline pleut abondamment devant les
fenêtres et devant le lit; elle s'épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est
couchée l'Idole, la souveraine des rêves. Mais comment est-elle ici? Qui l'a
amenée? quel pouvoir magique l'a installée sur ce trône de rêverie et de
volupté? Qu'importe? la voilà! je la reconnais.
Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le
crépuscule; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur
effrayante malice! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard
de l'imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles
noires qui commandent la curiosité et l'admiration.
A quel démon bienveillant dois-je d'être ainsi
entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums? O béatitude! ce que nous
nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n'a rien
de commun avec cette vie suprême dont j'ai maintenant connaissance et que je
savoure minute par minute, seconde par seconde!
Non! il n'est plus de minutes, il n'est plus de
secondes! Le temps a disparu; c'est l'Eternité qui règne, une éternité de
délices!
Mais un coup terrible, lourd, a retenti à la
porte, et, comme dans les rêves infernaux, il m'a semblé que je recevais un
coup de pioche dans l'estomac.
Et puis un Spectre est entré. C'est un huissier
qui vient me torturer au nom de la loi; une infâme concubine qui vient crier
misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne; ou bien
le saute-ruisseau d'un directeur de journal qui réclame la suite du manuscrit.
La chambre paradisiaque, l'idole, la souveraine
des rêves, la Sylphide, comme disait le grand René, toute cette magie a
disparu au coup brutal frappé par le Spectre.
Horreur! je me souviens! je me souviens! Oui! ce
taudis, ce séjour de l'éternel ennui, est bien le mien. Voici les meubles sots,
poudreux, écornés; la cheminée sans flamme et sans braise, souillée de
crachats, les tristes fenêtres où la pluie a tracé des sillons dans la
poussière; les manuscrits, raturés ou incomplets; l'almanach où le crayon a
marqué les dates sinistres!
Et ce parfum d'un autre monde, dont je m'enivrais
avec une sensibilité perfectionnée, hélas! il est remplacé par une fétide odeur
de tabac mêlée à je ne sais quelle nauséabonde moisissure. On respire ici
maintenant le ranci de la désolation.
Dans ce monde étroit, mais si plein de dégoût, un
seul objet connu me sourit: la fiole de laudanum; une vieille et terrible amie;
comme toutes les amitiés, hélas! féconde en caresses et en traîtrises.
Oh! oui! le Temps a reparu; le Temps règne en
souverain maintenant; et avec le hideux vieillard est revenu tout son
démoniaque cortège de Souvenirs, de Regrets, de Spasmes, de Peurs, d'Angoisses
de cauchemars, de Colères et de Névroses.
Je vous assure que les secondes maintenant sont
fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la
pendule, dit: "-- Je suis la Vie, l'insupportable, l'implacable Vie!"
Il n'y a qu'une Seconde dans la vie humaine qui
ait mission d'annoncer une bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui cause à chacun
une inexplicable peur.
Oui! le Temps règne; il a repris sa brutale
dictature. Et il me pousse, comme si j'étais un boeuf, avec son double
aiguillon. "-- Et hue donc! bourrique! Hue donc, esclave! Vis donc,
damné!"
VI
Chacun sa chimère
Sous un grand ciel gris,
dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon,
sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.
Chacun d'eux portait sur son dos une énorme
Chimère, aussi lourde qu'un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d'un
fantassin romain.
Mais la monstrueuse bête n'était pas un poids
inerte; au contraire, elle enveloppait et opprimait l'homme de ses muscles
élastiques et puissants; elle s'agrafait avec ses deux vastes griffes à la
poitrine de sa monture; et sa tête fabuleuse surmontait le front de l'homme,
comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient
ajouter à la terreur de l'ennemi.
Je questionnai l'un de ces hommes, et je lui
demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu'il n'en savait rien, ni lui,
ni les autres; mais qu'évidemment ils allaient quelque part, puisqu'ils étaient
poussés par un invincible besoin de marcher.
Chose curieuse à noter: aucun de ces voyageur
n'avait l'air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son
dos; on eût dit qu'il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces
visages fatigués et sérieux ne témoignaient d'aucun désespoir; sous la coupole
spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la poussière d'un sol aussi désolé
que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont
condamnés à espérer toujours.
Et le cortège passa à côté de moi et s'enfonça
dans l'atmosphère de l'horizon, à l'endroit où la surface arrondie de la
planète se dérobe à la curiosité du regard humain.
Et pendant quelques instants je m'obstinai à
vouloir comprendre ce mystère; mais bientôt l'irrésistible Indifférence s'abattit
sur moi, et j'en fus plus lourdement accablé qu'ils ne l'étaient eux-mêmes par
leurs écrasantes Chimères.
VII
Le fou et la Vénus
Quelle admirable journée!
Le vaste parc se pâme sous l'oeil brûlant du soleil, comme la jeunesse sous la
domination de l'Amour.
L'extase universelle des choses ne s'exprime par
aucun bruit; les eaux elles-mêmes sont comme endormies. Bien différente des
fêtes humaines, c'est ici une orgie silencieuse.
On dirait qu'une lumière toujours croissante fait
de plus en plus étinceler les objets; que les fleurs excitées brûlent du désir
de rivaliser avec l'azur du ciel par l'énergie de leurs couleurs, et que la
chaleur, rendant visibles les parfums, les fait monter vers l'astre comme des
fumées.
Cependant, dans cette jouissance universelle,
j'ai aperçu un être affligé.
Aux pieds d'une colossale Vénus, un de ces fous
artificiels, un de ces bouffons volontaires chargés de faire rire les rois
quand le Remords ou l'Ennui les obsède, affublé d'un costume éclatant et
ridicule, coiffé de cornes et de sonnettes, tout ramassé contre le piédestal,
lève des yeux pleins de larmes vers l'immortelle Déesse.
Et ses yeux disent: "-- Je suis le dernier
et le plus solitaire des humains, privé d'amour et d'amitié, et bien inférieur
en cela au plus imparfait des animaux. Cependant je suis fait, moi aussi, pour
comprendre et sentir l'immortelle Beauté! Ah! Déesse! ayez pitié de ma
tristesse et de mon délire!"
Mais l'implacable Vénus regarde au loin je ne
sais quoi avec ses yeux de marbre.
VIII
Le chien et le flacon
"-- Mon beau chien,
mon bon chien, mon cher toutou, approchez et venez respirer un excellent parfum
acheté chez le meilleur parfumeur de la ville."
Et le chien, en frétillant de la queue, ce qui
est, je crois, chez ces pauvres êtres, le signe correspondant du rire et du
sourire, s'approche et pose curieusement son nez humide sur le flacon débouché;
puis reculant soudainement avec effroi, il aboie contre moi, en manière de
reproche.
"-- Ah! misérable chien, si je vous avais
offert un paquet d'excréments, vous l'auriez flairé avec délices et peut-être
dévoré. Ainsi, vous-même, indigne compagnon de ma triste vie, vous ressemblez
au public, à qui il ne faut jamais présenter des parfums délicats qui l'exaspèrent,
mais des ordures soigneusement choisies."
IX
Le mauvais vitrier
Il y a des natures purement
contemplatives et tout à fait impropres à l'action, qui cependant, sous une
impulsion mystérieuse et inconnue, agissent quelquefois avec une rapidité dont
elles se seraient crues elles-mêmes incapables.
Tel qui, craignant de trouver chez son concierge
une nouvelle chagrinante, rôde lâchement une heure devant sa porte sans oser
rentrer, tel qui garde quinze jours un lettre sans la décacheter, ou ne se
résigne qu'au bout de six mois à opérer une démarche nécessaire depuis un an,
se sentent quelquefois brusquement précipités vers l'action par une force
irrésistible, comme la flèche d'un arc. Le moraliste et le médecin, qui
prétendent tout savoir, ne peuvent pas expliquer d'où vient si subitement une
si folle énergie à ces âmes paresseuses et voluptueuses, et comment, incapables
d'accomplir les choses les plus simples et les plus nécessaires, elles trouvent
à une certaine minute un courage de luxe pour exécuter les actes les plus
absurdes et souvent même les plus dangereux.
Un de mes amis, le plus inoffensif rêveur qui ait
existé, a mis une fois le feu à une forêt pour voir, disait-il, si le feu
prenait avec autant de facilité qu'on l'affirme généralement. Dix fois de
suite, l'expérience manqua; mais, à la onzième, elle réussit beaucoup trop
bien.
Un autre allumera un cigare à côté d'un tonneau
de poudre, pour voir, pour savoir, pour tenter la destinée, pour se contraindre
lui-même à faire preuve d'énergie, pour faire le joueur, pour connaître les
plaisirs de l'anxiété, pour rien, par caprice, par désoeuvrement.
C'est une espèce d'énergie qui jaillit de l'ennui
et de la rêverie; et ceux en qui elle se manifeste si inopinément sont, en général,
comme je l'ai dit, les plus indolents et les plus rêveurs des êtres.
Un autre, timide à ce point qu'il baisse les yeux
même devant les regards des hommes, à ce point qu'il lui faut rassembler toute
sa pauvre volonté pour entrer dans un café ou passer devant le bureau d'un
théâtre, où les contrôleurs lui paraissent investis de la majesté de Minos,
d'Eaque et de Rhadamanthe, sautera brusquement au cou d'un vieillard qui passe
à côté de lui et l'embrassera avec enthousiasme devant la foule étonnée.
Pourquoi? Parce que... parce que cette
physionomie lui était irrésistiblement sympathique? Peut-être; mais il est plus
légitime de supposer que lui-même il ne sait pas pourquoi.
J'ai été plus d'une fois victime de ces crises et
de ces élans, qui nous autorisent à croire que des Démons malicieux se glissent
en nous et nous font accomplir, à notre insu, leurs plus absurdes volontés.
Un matin je m'étais levé maussade, triste,
fatigué d'oisiveté, et poussé, me semblait-il, à faire quelque chose de grand,
une action d'éclat; et j'ouvris la fenêtre, hélas!
(Observez, je vous prie, que l'esprit de
mystification qui, chez quelques personnes, n'est pas le résultat d'un travail
ou d'une combinaison, mais d'une inspiration fortuite, participe beaucoup, ne
fût-ce que par l'ardeur du désir, de cette humeur, hystérique selon les
médecins, satanique selon ceux qui pensent un peu mieux que les médecins, qui
nous pousse sans résistance vers une foule d'actions dangereuses ou
inconvenantes.)
La première personne que j'aperçus dans la rue,
ce fut un vitrier dont le cri perçant, discordant, monta jusqu'à moi à travers
la lourde et sale atmosphère parisienne. Il me serait d'ailleurs impossible de
dire pourquoi je fus pris à l'égard de ce pauvre homme d'une haine aussi
soudaine que despotique.
"-- Hé! hé!" et je lui criai de monter.
Cependant je réfléchissais, non sans quelque gaieté, que, la chambre étant au
sixième étage et l'escalier fort étroit, l'homme devait éprouver quelque peine
à opérer son ascension et accrocher en maint endroit les angles de sa fragile
marchandise.
Enfin il parut: j'examinai curieusement toutes
ses vitres, et je lui dis: "-- Comment? vous n'avez pas de verres de
couleur? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de
paradis? Impudent que vous êtes! vous osez vous promener dans des quartiers
pauvres, et vous n'avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en
beau!" Et je le poussai vivement vers l'escalier, où il trébucha en
grognant.
Je m'approchai du balcon et je me saisis d'un
petit pot de fleurs, et quand l'homme reparut au débouché de la porte, je
laissai tomber perpendiculairement mon engin de guerre sur le rebord postérieur
de ses crochets; et le choc le renversant, il acheva de briser sous son dos
toute sa pauvre fortune ambulatoire qui rendit le bruit éclatant d'un palais de
cristal crevé par la foudre.
Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement:
"La vie en beau! la vie en beau!"
Ces plaisanteries nerveuses ne sont pas sans
péril, et on peut souvent les payer cher. Mais qu'importe l'éternité de la
damnation à qui a trouvé dans une seconde l'infini de la jouissance?
X
À une heure du matin
Enfin! seul! On n'entend
plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant
quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin! la
tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par
moi-même.
Enfin! il m'est donc permis de me délasser dans
un bain de ténèbres! D'abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce
tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me
séparent actuellement du monde.
Horrible vie! Horrible ville! Récapitulons la
journée: avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l'un m'a demandé si l'on
pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour
une île); avoir disputé généreusement contre le directeur d'une revue, qui à
chaque objection répondait: "-- C'est ici le parti des honnêtes gens,"
ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins;
avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues; avoir
distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris
la précaution d'acheter des gants; être monté pour tuer le temps, pendant une
averse, chez une sauteuse qui m'a prié de lui dessiner un costume de Vénustre;
avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m'a dit en me congédiant:
"-- Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z...; c'est le plus
lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs, avec lui vous
pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le, et puis nous
verrons;" m'être vanté (pourquoi?) de plusieurs vilaines actions que je
n'ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j'ai
accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain; avoir
refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un
parfait drôle; ouf! est-ce bien fini?
Mécontent de tous et mécontent de moi, je
voudrais bien me racheter et m'enorgueillir un peu dans le silence et la
solitude de la nuit. Ames de ceux que j'ai aimés, âmes de ceux que j'ai
chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs
corruptrices du monde, et vous, Seigneur mon Dieu! accordez-moi la grâce de
produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le
dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise!
XI
La femme sauvage et la petite maîtresse
"Vraiment, ma chère,
vous me fatiguez sans mesure et sans pitié; on dirait, à vous entendre
soupirer, que vous souffrez plus que les glaneuses sexagénaires et que les
vieilles mendiantes qui ramassent des croûtes de pain à la porte des cabarets.
"Si au moins vos soupirs exprimaient le
remords, ils vous feraient quelque honneur; mais ils ne traduisent que la
satiété du bien-être et l'accablement du repos. Et puis, vous ne cessez de vous
répandre en paroles inutiles: "Aimez-moi bien! j'en ai tant besoin!
Consolez-moi par-ci, caressez-moi par-là!" Tenez, je veux essayer de vous
guérir; nous en trouverons peut-être le moyen, pour deux sols, au milieu d'une
fête, et sans aller bien loin.
"Considérons bien, je vous prie, cette
solide cage de fer derrière laquelle s'agite, hurlant comme un damné, secouant
les barreaux comme un orang-outang exaspéré par l'exil, imitant, dans la
perfection, tantôt les bonds circulaires du tigre, tantôt les dandinements
stupides de l'ours blanc, ce monstre poilu dont la forme imite assez vaguement
la vôtre.
Ce monstre est un de ces animaux qu'on appelle
généralement "mon ange!" c'est-à-dire une femme. L'autre monstre,
celui qui crie à tue-tête, un bâton à la main, est un mari. Il a enchaîné sa
femme légitime comme une bête, et il la montre dans les faubourgs, les jours de
foire, avec permission des magistrats, cela va sans dire.
"Faites bien attention! Voyez avec quelle
voracité (non simulée peut-être!) elle déchire des lapins vivants et des volailles
piaillantes que lui jette son cornac. "Allons, dit-il, il ne faut pas
manger tout son bien en un jour, et, sur cette sage parole, il lui arrache
cruellement la proie, dont les boyaux dévidés restent un instant accrochés aux
dents de la bête féroce, de la femme, veux-je dire.
"Allons! un bon coup de bâton pour la
calmer! car elle darde des yeux terribles de convoitise sur la nourriture
enlevée. Grand Dieu! le bâton n'est pas un bâton de comédie; avez-vous entendu
résonner la chair, malgré le poil postiche? Aussi les yeux lui sortent
maintenant de la tête, elle hurle plus naturellement. Dans sa rage, elle
étincelle tout entière, comme le fer qu'on bat.
"Telles sont les moeurs conjugales de ces
deux descendants d'Eve et d'Adam, ces oeuvres de vos mains, ô mon Dieu! Cette
femme est incontestablement malheureuse, quoique après tout, peut-être, les
jouissances titillantes de la gloire ne lui soient pas inconnues. Il y a des
malheurs plus irrémédiables, et sans compensation. Mais dans le monde où elle a
été jetée, elle n'a jamais pu croire que la femme méritât une autre destinée.
"Maintenant, à nous deux, chère précieuse! A
voir les enfers dont le monde est peuplé, que voulez-vous que je pense de votre
joli enfer, vous qui ne reposez que sur des étoffes aussi douces que votre
peau, qui ne mangez que de la viande cuite, et pour qui un domestique habile
prend soin de découper les morceaux?
"Et que peuvent signifier pour moi tous ces
petits soupirs qui gonflent votre poitrine parfumée, robuste coquette? Et
toutes ces affectations apprises dans les livres, et cette infatigable
mélancolie, faite pour inspirer au spectateur un tout autre sentiment que la
pitié? En vérité, il me prend quelquefois envie de vous apprendre ce que c'est
que le vrai malheur.
"A vous voir ainsi, ma belle délicate, les
pieds dans la fange et les yeux tournés vaporeusement vers le ciel, comme pour
lui demander un roi, on dirait vraisemblablement une jeune grenouille qui
invoquerait l'idéal. Si vous méprisez le soliveau (ce que je suis maintenant,
comme vous savez bien), gare la grue qui vous croquera, vous gobera et vous
tuera à son plaisir!
"Tant poëte que je sois, je ne suis pas
aussi dupe que vous voudriez le croire, et si vous me fatiguez trop souvent de
vos précieuses pleurnicheries, je vous traiterai en femme sauvage,
ou je vous jetterai par la fenêtre, comme une bouteille vide."
XII
Les foules
Il n'est pas donné à chacun
de prendre un bain de multitude: jouir de la foule est un art; et celui-là seul
peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a
insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du
domicile et la passion du voyage.
Multitude, solitude: termes égaux et convertibles
par le poëte actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas
non plus être seul dans une foule affairée.
Le poëte jouit de cet incomparable privilège,
qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui
cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour
lui seul, tout est vacant; et si de certaines places paraissent lui être
fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées.
Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière
ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule
connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l'égoïste,
fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte
comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères
que la circonstance lui présente.
Ce que les hommes nomment amour est bien petit,
bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte
prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu
qui se montre, à l'inconnu qui passe.
Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de
ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est
des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs
de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout
du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses;
et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire
quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur
vie si chaste.
XIII
Les veuves
Vauvenargues dit que dans
les jardins publics il est des allées hantées principalement par l'ambition
déçue, par les inventeurs malheureux, par les gloires avortées, par les coeurs
brisés, par toutes ces âmes tumultueuses et fermées, en qui grondent encore les
derniers soupirs d'un orage et qui reculent loin du regard insolent des joyeux
et des oisifs. Ces retraites ombreuses sont les rendez-vous des éclopés de la
vie.
C'est surtout vers ces lieux que le poëte et le
philosophe aiment diriger leurs avides conjectures. Il y a là une pâture
certaine. Car s'il est une place qu'ils dédaignent de visiter, comme je l'insinuais
tout à l'heure, c'est surtout la joie des riches. Cette turbulence dans le vide
n'a rien qui les attire. Au contraire, ils se sentent irrésistiblement
entraînés vers tout ce qui est faible, ruiné, contristé, orphelin.
Un oeil expérimenté ne s'y trompe jamais. Dans
ces traits rigides ou abattus, dans ces yeux caves et ternes, ou brillants des
derniers éclairs de la lutte, dans ces rides profondes et nombreuses, dans ces
démarches si lentes ou si saccadées, il déchiffre tout de suite les innombrables
légendes de l'amour trompé, du dévouement méconnu, des efforts non récompensés,
de la faim et du froid humblement, silencieusement supportés.
Avez-vous quelquefois aperçu des veuves sur ces
bancs solitaires, des veuves pauvres? Qu'elles soient en deuil ou non, il est
facile de les reconnaître. D'ailleurs il y a toujours dans le deuil du pauvre
quelque chose qui manque, une absence d'harmonie qui le rend plus navrant. Il
est contraint de lésiner sur sa douleur. Le riche porte la sienne au grand complet.
Quelle est la veuve la plus triste et la plus
attristante, celle qui traîne à sa main un bambin avec qui elle ne peut pas
partager sa rêverie, ou celle qui est tout à fait seule? Je ne sais... Il m'est
arrivé une fois de suivre pendant de longues heures une vieille affligée de
cette espèce; celle-là roide, droite, sous un petit châle usé, portait dans
tout son être une fierté de stoïcienne.
Elle était évidemment condamnée, par une absolue
solitude, à des habitudes de vieux célibataire, et le caractère masculin de ses
moeurs ajoutait un piquant mystérieux à leur austérité. Je ne sais dans quel
misérable café et de quelle façon elle déjeuna. Je la suivis au cabinet de
lecture; et je l'épiai longtemps pendant qu'elle cherchait dans les gazettes,
avec des yeux actifs, jadis brûlés par les larmes, des nouvelles d'un intérêt
puissant et personnel.
Enfin, dans l'après-midi, sous un ciel d'automne
charmant, un de ces ciels d'où descendent en foule les regrets et les
souvenirs, elle s'assit à l'écart dans un jardin, pour entendre, loin de la
foule, un de ces concerts dont la musique des régiments gratifie le peuple
parisien.
C'était sans doute là la petite débauche de cette
vieille innocente (ou de cette vieille purifiée), la consolation bien gagnée
d'une de ces lourdes journées sans ami, sans causerie, sans joie, sans
confident, que Dieu laissait tomber sur elle, depuis bien des ans peut-être!
trois cent soixante-cinq fois par an.
Une autre encore:
Je ne puis jamais m'empêcher de jeter un regard,
sinon universellement sympathique, au moins curieux, sur la foule de parias qui
se pressent autour de l'enceinte d'un concert public. L'orchestre jette à
travers la nuit des chants de fête, de triomphe ou de volupté. Les robes
traînent en miroitant; les regards se croisent; les oisifs, fatigués de n'avoir
rien fait, se dandinent, feignant de déguster indolemment la musique. Ici rien
que de riche, d'heureux; rien qui ne respire et n'inspire l'insouciance et le
plaisir de se laisser vivre; rien, excepté l'aspect de cette tourbe qui
s'appuie là-bas sur la barrière extérieure, attrapant gratis, au gré du vent,
un lambeau de musique, et regardant l'étincelante fournaise intérieure. C'est
toujours chose intéressante que ce reflet de la joie du riche au fond de l'oeil
du pauvre. Mais ce jour-là, à travers ce peuple vêtu de blouses et d'indienne,
j'aperçus un être dont la noblesse faisait un éclatant contraste avec toute la
trivialité environnante.
C'était une femme grande, majestueuse, et si noble
dans tout son air, que je n'ai pas souvenir d'avoir vu sa pareille dans les
collections des aristocratiques beautés du passé. Un parfum de hautaine vertu
émanait de toute sa personne. Son visage, triste et amaigri, était en parfaite
accordance avec le grand deuil dont elle était revêtue. Elle aussi, comme la
plèbe à laquelle elle s'était mêlée et qu'elle ne voyait pas, elle regardait le
monde lumineux avec un oeil profond, et elle écoutait en hochant doucement la
tête.
Singulière vision! "A coup sûr, me dis-je,
cette pauvreté-là, si pauvreté il y a, ne doit pas admettre l'économie sordide;
un si noble visage m'en répond. Pourquoi donc reste-t-elle volontairement dans
un milieu où elle fait une tache si éclatante?"
Mais en passant curieusement auprès d'elle, je
crus en deviner la raison. La grande veuve tenait par la main un enfant comme
elle vêtu de noir; si modique que fût le prix d'entrée, ce prix suffisait
peut-être pour payer un des besoins du petit être, mieux encore, une
superfluité, un jouet.
Et elle sera rentrée à pied, méditant et rêvant,
seule, toujours seule; car l'enfant est turbulent, égoïste, sans douceur et
sans patience; et il ne peut même pas, comme le pur animal, comme le chien et
le chat, servir de confident aux douleurs solitaires.
XIV
Le vieux saltimbanque
Partout s'étalait, se
répandait, s'ébaudissait le peuple en vacances. C'était une de ces solennités
sur lesquelles, pendant un long temps, comptent les saltimbanques, les faiseurs
de tours, les montreurs d'animaux et les boutiquiers ambulants, pour compenser
les mauvais temps de l'année.
En ces jours-là il me semble que le peuple oublie
tout, la douleur et le travail; il devient pareil aux enfants. Pour les petits
c'est un jour de congé, c'est l'horreur de l'école renvoyée à vingt-quatre
heures. Pour les grands c'est un armistice conclu avec les puissances
malfaisantes de la vie, un répit dans la contention et la lutte universelles.
L'homme du monde lui-même et l'homme occupé de
travaux spirituels échappent difficilement à l'influence de ce jubilé
populaire. Ils absorbent, sans le vouloir, leur part de cette atmosphère
d'insouciance. Pour moi, je ne manque jamais, en vrai Parisien, de passer la
revue de toutes les baraques qui se pavanent à ces époques solennelles.
Elles se faisaient, en vérité, une concurrence
formidable: elles piaillaient, beuglaient, hurlaient. C'était un mélange de
cris, de détonations de cuivre et d'explosions de fusées. Les queues-rouges et
les Jocrisses convulsaient les traits de leurs visages basanés, racornis par le
vent, la pluie et le soleil; ils lançaient, avec l'aplomb des comédiens sûrs de
leurs effets, des bons mots et des plaisanteries d'un comique solide et lourd
comme celui de Molière. Les Hercules, fiers de l'énormité de leurs membres,
sans front et sans crâne, comme les orangs-outangs, se prélassaient
majestueusement sous les maillots lavés la veille pour la circonstance. Les
danseuses, belles comme des fées ou des princesses, sautaient et cabriolaient
sous le feu des lanternes qui remplissaient leurs jupes d'étincelles.
Tout n'était que lumière, poussière, cris, joie,
tumulte; les uns dépensaient, les autres gagnaient, les uns et les autres
également joyeux. Les enfants se suspendaient aux jupons de leurs mères pour
obtenir quelque bâton de sucre, ou montaient sur les épaules de leurs pères
pour mieux voir un escamoteur éblouissant comme un dieu. Et partout circulait,
dominant tous les parfums, une odeur de friture qui était comme l'encens de
cette fête.
Au bout, à l'extrême bout de la rangée de
baraques, comme si, honteux, il s'était exilé lui-même de toutes ces
splendeurs, je vis un pauvre saltimbanque, voûté, caduc, décrépit, une ruine
d'homme, adossé contre un des poteaux de sa cahute; une cahute plus misérable
que celle du sauvage le plus abruti, et dont deux bouts de chandelles, coulants
et fumants, éclairaient trop bien encore la détresse.
Partout la joie, le gain, la débauche; partout la
certitude du pain pour les lendemains; partout l'explosion frénétique de la
vitalité. Ici la misère absolue, la misère affublée, pour comble d'horreur, de
haillons comiques, où la nécessité, bien plus que l'art, avait introduit le
contraste. Il ne riait pas, le misérable! Il ne pleurait pas, il ne dansait
pas, il ne gesticulait pas, il ne criait pas; il ne chantait aucune chanson, ni
gai ni lamentable, il n'implorait pas. Il était muet et immobile. Il avait
renoncé, il avait abdiqué. Sa destinée était faite.
Mais quel regard profond, inoubliable, il
promenait sur la foule et les lumières, dont le flot mouvant s'arrêtait à
quelques pas de sa répulsive misère! Je sentis ma gorge serrée par la main
terrible de l'hystérie, et il me sembla que mes regards étaient offusqués par
des larmes rebelles qui ne veulent pas tomber.
Que faire? A quoi bon demander à l'infortuné
quelle curiosité, quelle merveille il avait à montrer dans ces ténèbres
puantes, derrière son rideau déchiqueté? En vérité, je n'osais; et, dût la
raison de ma timidité vous faire rire, j'avouerai que je craignais de
l'humilier. Enfin, je venais de me résoudre à déposer en passant quelque argent
sur une de ses planches, espérant qu'il devinerait mon intention, quand un
grand reflux de peuple, causé par je ne sais quel trouble, m'entraîna loin de
lui.
Et, m'en retournant, obsédé par cette vision, je
cherchai à analyser ma soudaine douleur, et je me dis: Je viens de voir l'image
du vieil homme de lettres qui a survécu à la génération dont il fut le brillant
amuseur; du vieux poëte sans amis, sans famille, sans enfants, dégradé par sa
misère et par l'ingratitude publique, et dans la baraque de qui le monde
oublieux ne veut plus entrer!
XV
Le gâteau
Je voyageais. Le paysage au
milieu duquel j'étais placé était d'une grandeur et d'une noblesse irrésistibles.
Il en passa sans doute en ce moment quelque chose dans mon âme. Mes pensées
voltigeaient avec une légèreté égale à celle de l'atmosphère; les passions
vulgaires, telles que la haine et l'amour profane, m'apparaissaient maintenant
aussi éloignées que les nuées qui dévalaient au fond des abîmes sous mes pieds;
mon âme me semblait aussi vaste et aussi pure que la coupole du ciel dont
j'étais enveloppé; le souvenir des choses terrestres n'arrivait à mon coeur
qu'affaibli et diminué, comme le son de la clochette des bestiaux
imperceptibles qui paissaient loin, bien loin, sur le versant d'une autre
montagne. Sur le petit lac immobile, noir de son immense profondeur, passait
quelquefois l'ombre d'un nuage, comme le reflet du manteau d'un géant aérien volant
à travers le ciel.
Et je me souviens que cette sensation solennelle
et rare, causée par un grand mouvement parfaitement silencieux, me remplissait
d'une joie mêlée de peur.
Bref, je me sentais, grâce à l'enthousiasmante
beauté dont j'étais environné, en parfaite paix avec moi-même et avec
l'univers; je crois même que, dans ma parfaite béatitude et dans mon total
oubli de tout le mal terrestre, j'en étais venu à ne plus trouver si ridicules
les journaux qui prétendent que l'homme est né bon; -- quand la matière
incurable renouvelant ses exigences, je songeai à réparer la fatigue et à
soulager l'appétit causés par une si longue ascension. Je tirai de ma poche un
gros morceau de pain, une tasse de cuir et un flacon d'un certain élixir que
les pharmaciens vendaient dans ce temps-là aux touristes pour le mêler dans
l'occasion avec de l'eau de neige.
Je découpais tranquillement mon pain, quand un
bruit très-léger me fit lever les yeux. Devant moi se tenait un petit être
déguenillé, noir, ébouriffé, dont les yeux creux, farouches et comme
suppliants, dévoraient le morceau de pain. Et je l'entendis soupirer, d'une
voix basse et rauque, le mot: gâteau! Je ne pus m'empêcher de rire en entendant
l'appellation dont il voulait bien honorer mon pain presque blanc, et j'en
coupai pour lui une belle tranche que je lui offris. Lentement il se rapprocha,
ne quittant pas des yeux l'objet de sa convoitise; puis, happant le morceau
avec sa main, se recula vivement, comme s'il eût craint que mon offre ne fût
pas sincère ou que je m'en repentisse déjà.
Mais au même instant il fut culbuté par un autre
petit sauvage, sorti je ne sais d'où, et si parfaitement semblable au premier
qu'on aurait pu le prendre pour son frère jumeau. Ensemble ils roulèrent sur le
sol, se disputant la précieuse proie, aucun n'en voulant sans doute sacrifier
la moitié pour son frère. Le premier, exaspéré, empoigna le second par les
cheveux; celui-ci lui saisit l'oreille avec les dents, et en cracha un petit
morceau sanglant avec un superbe juron patois. Le légitime propriétaire du
gâteau essaya d'enfoncer ses petites griffes dans les yeux de l'usurpateur; à
son tour celui-ci appliqua toutes ses forces à étrangler son adversaire d'une
main, pendant que de l'autre il tâchait de glisser dans sa poche le prix du
combat. Mais, ravivé par le désespoir, le vaincu se redressa et fit rouler le
vainqueur par terre d'un coup de tête dans l'estomac. A quoi bon décrire une
lutte hideuse qui dura en vérité plus longtemps que leurs forces enfantines ne
semblaient le promettre? Le gâteau voyageait de main en main et changeait de
poche à chaque instant; mais hélas! il changeait aussi de volume; et lorsque
enfin, exténués, haletants, sanglants, ils s'arrêtèrent par impossibilité de
continuer, il n'y avait plus, à vrai dire, aucun sujet de bataille; le morceau
de pain avait disparu, et il était éparpillé en miettes semblables aux grains
de sable auxquels il était mêlé.
Ce spectacle m'avait embrumé le paysage, et la
joie calme où s'ébaudissait mon âme avant d'avoir vu ces petits hommes avait
totalement disparu; j'en restai triste assez longtemps, me répétant sans cesse:
"Il y a donc un pays superbe où le pain s'appelle du gâteau, friandise si
rare qu'elle suffit pour engendrer une guerre parfaitement fratricide!"
XVI
L'horloge
Les Chinois voient l'heure
dans l'oeil des chats.
Un jour un missionnaire, se promenant dans la
banlieue de Nankin, s'aperçut qu'il avait oublié sa montre, et demanda à un
petit garçon quelle heure il était.
Le gamin du céleste Empire hésita d'abord; puis,
se ravisant, il répondit: "Je vais vous le dire." Peu d'instants
après, il reparut, tenant dans ses bras un fort gros chat, et le regardant,
comme on dit, dans le blanc des yeux, il affirma sans hésiter: "Il n'est
pas encore tout à fait midi." Ce qui était vrai.
Pour moi, si je me penche vers la belle Féline,
la si bien nommée, qui est à la fois l'honneur de son sexe, l'orgueil de mon
coeur et le parfum de mon esprit, que ce soit la nuit, que ce soit le jour,
dans la pleine lumière ou dans l'ombre opaque, au fond de ses yeux adorables je
vois toujours l'heure distinctement, toujours la même, une heure vaste,
solennelle, grande comme l'espace, sans divisions de minutes ni de secondes, --
une heure immobile qui n'est pas marquée sur les horloges, et cependant légère
comme un soupir, rapide comme un coup d'oeil.
Et si quelque importun venait me déranger pendant
que mon regard repose sur ce délicieux cadran, si quelque Génie malhonnête et
intolérant, quelque Démon du contretemps venait me dire: "Que regardes-tu
là avec tant de soin? Que cherches-tu dans les yeux de cet être? Y vois-tu
l'heure? mortel prodigue et fainéant?" je répondrais sans hésiter
"Oui, je vois l'heure; il est
l'Eternité!"
N'est-ce pas, madame, que voici un madrigal
vraiment méritoire, et aussi emphatique que vous-même? En vérité, j'ai eu tant
de plaisir à broder cette prétentieuse galanterie, que je ne vous demanderai
rien en échange.
XVII
Un hémisphère dans une chevelure
Laisse-moi respirer
longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme
un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un
mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.
Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! tout ce
que je sens! tout ce que j'entends dans tes cheveux! Mon âme voyage sur le
parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.
Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de
voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me
portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond,
où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau
humaine.
Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port
fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de
navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur
un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.
Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve
les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un
beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de
fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.
Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire
l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je
vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta
chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de
coco.
Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes
et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble
que je mange des souvenirs.
XVIII
L'invitation au voyage
Il est un pays superbe, un
pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays
singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu'on pourrait appeler
l'Orient de l'Occident, la Chine de l'Europe, tant la chaude et capricieuse
fantaisie s'y est donné carrière, tant elle l'a patiemment et opiniâtrement
illustré de ses savantes et délicates végétations.
Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche,
tranquille, honnête; où le luxe a plaisir à se mirer dans l'ordre; où la vie
est grasse et douce à respirer; d'où le désordre, la turbulence et l'imprévu
sont exclus; où le bonheur est marié au silence; où la cuisine elle-même est
poétique, grasse et excitante à la fois; où tout vous ressemble, mon cher ange.
Tu connais cette maladie fiévreuse qui s'empare
de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu'on ignore, cette
angoisse de la curiosité? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est
beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine
occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au
silence. C'est là qu'il faut aller vivre, c'est là qu'il faut aller mourir!
Oui, c'est là qu'il faut aller respirer, rêver et
allonger les heures par l'infini des sensations. Un musicien a écrit
l'invitation à la valse; quel est celui qui composera l'invitation au voyage,
qu'on puisse offrir à la femme aimée, à la soeur d'élection?
Oui, c'est dans cette atmosphère qu'il ferait bon
vivre, -- là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les
horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative
solennité.
Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés
et d'une richesse sombre, vivent discrètement des peintures béates, calmes et
profondes, comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils couchants,
qui colorent si richement la salle à manger ou le salon, sont tamisés par de
belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb divise en
nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de
serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les
étoiles, l'orfèvrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette
et mystérieuse; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des
tiroirs et des plis des étoffes s'échappe un parfum singulier, un revenez-y de
Sumatra, qui est comme l'âme de l'appartement.
Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est
riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique
batterie de cuisine, comme une splendide orfèvrerie, comme une bijouterie
bariolée! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d'un homme
laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux
autres, comme l'Art l'est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où
elle est corrigée, embellie, refondue.
Qu'ils cherchent, qu'ils cherchent encore, qu'ils
reculent sans cesse les limites de leur bonheur, ces alchimistes de
l'horticulture! Qu'ils proposent des prix de soixante et de cent mille florins
pour qui résoudra leurs ambitieux problèmes! Moi, j'ai trouvé ma tulipe noire
et mon dahlia bleu!
Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique
dahlia, c'est là, n'est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu'il
faudrait aller vivre et fleurir? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie,
et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre
correspondance?
Des rêves! toujours des rêves! et plus l'âme est
ambitieuse et délicate, plus les rêves l'éloignent du possible. Chaque homme porte
en lui sa dose d'opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la
naissance à la mort, combien comptons-nous d'heures remplies par la jouissance
positive, par l'action réussie et décidée? Vivrons-nous jamais, passerons-nous
jamais dans ce tableau qu'a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble?
Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces
parfums, ces fleurs miraculeuses, c'est toi. C'est encore toi, ces grands
fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu'ils charrient, tout
chargés de richesses et d'où montent les chants monotones de la manoeuvre, ce
sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis
doucement vers la mer qui est l'Infini, tout en réfléchissant les profondeurs
du ciel dans la limpidité de ta belle âme; -- et quand, fatigués par la houle
et gorgés des produits de l'Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore
mes pensées enrichies qui reviennent de l'Infini vers toi.
XIX
Le joujou du pauvre
Je veux donner l'idée d'un divertissement
innocent. Il y a si peu d'amusements qui ne soient pas coupables!
Quand vous sortirez le matin avec l'intention
décidée de flâner sur les grandes routes, remplissez vos poches de petites
inventions à un sol, -- telles que le polichinelle plat mû par un seul fil, les
forgerons qui battent l'enclume, le cavalier et son cheval dont la queue est un
sifflet, -- et le long des cabarets, au pied des arbres, faites-en hommage aux
enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs yeux
s'agrandir démesurément. D'abord ils n'oseront pas prendre, ils douteront de
leur bonheur. Puis leurs mains agripperont vivement le cadeau, et ils
s'enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que
vous leur avez donné, ayant appris à se défier de l'homme.
Sur une route, derrière la grille d'un vaste
jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château frappé par
le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de
campagne si pleins de coquetterie.
Le luxe, l'insouciance et le spectacle habituel
de la richesse, rendent ces enfants-là si jolis, qu'on les croirait faits d'une
autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté.
A côté de lui, gisait sur l'herbe un joujou
splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et
couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son
joujou préféré, et voici ce qu'il regardait:
De l'autre côté de la grille, sur la route, entre
les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif,
fuligineux, un de ces marmots-parias dont un oeil impartial découvrirait la
beauté, si, comme l'oeil du connaisseur devine une peinture idéale sous un
vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.
A travers ces barreaux symboliques séparant deux
mondes, la grande route et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant
riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare
et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait
dans une boîte grillée, c'était un rat vivant! Les parents, par économie sans
doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.
Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre
fraternellement, avec des dents d'une égale blancheur.
XX
Les dons des fées
C'était grande assemblée des Fées, pour
procéder à la répartition des dons parmi tous les nouveau-nés, arrivés à la vie
depuis vingt-quatre heures.
Toutes ces antiques et capricieuses Soeurs du
Destin, toutes ces Mères bizarres de la joie et de la douleur, étaient fort
diverses: les unes avaient l'air sombre et rechigné, les autres, un air folâtre
et malin; les unes, jeunes, qui avaient toujours été jeunes; les autres,
vieilles, qui avaient toujours été vieilles.
Tous les pères qui ont foi dans les Fées étaient
venus, chacun apportant son nouveau-né dans ses bras.
Les Dons, les Facultés, les bons Hasards, les
Circonstances invincibles, étaient accumulés à côté du tribunal, comme les prix
sur l'estrade, dans une distribution de prix. Ce qu'il y avait ici de
particulier, c'est que les Dons n'étaient pas la récompense d'un sort, mais
tout au contraire une grâce accordée à celui qui n'avait pas encore vécu, une grâce
pouvant déterminer sa destinée et devenir aussi bien la source de son malheur
que de son bonheur.
Les pauvres Fées étaient très-affairées; car la
foule des solliciteurs était grande, et le monde intermédiaire, placé entre
l'homme et Dieu, est soumis comme nous à la terrible loi du Temps et de son
infinie postérité, les Jours, les Heures, les Minutes, les Secondes.
En vérité, elles étaient aussi ahuries que des
ministres un jour d'audience, ou des employés du Mont-de-Piété quand une fête
nationale autorise les dégagements gratuits. Je crois même qu'elles regardaient
de temps à autre l'aiguille de l'horloge avec autant d'impatience que des juges
humains qui, siégeant depuis le matin, ne peuvent s'empêcher de rêver au dîner,
à la famille et à leurs chères pantoufles. Si, dans la justice surnaturelle, il
y a un peu de précipitation et de hasard, ne nous étonnons pas qu'il en soit de
même quelquefois dans la justice humaine. Nous serions nous-mêmes, en ce cas,
des juges injustes.
Aussi furent commises ce jour-là quelques bourdes
qu'on pourrait considérer comme bizarres, si la prudence, plutôt que le
caprice, était le caractère distinctif, éternel des Fées.
Ainsi la puissance d'attirer magnétiquement la
fortune fut adjugée à l'héritier unique d'une famille très-riche, qui, n'étant
doué d'aucun sens de charité, non plus que d'aucune convoitise pour les biens
les plus visibles de la vie, devait se trouver plus tard prodigieusement
embarrassé de ses millions.
Ainsi furent donnés l'amour du Beau et la
Puissance poétique au fils d'un sombre gueux, carrier de son état, qui ne
pouvait, en aucune façon, aider les facultés, ni soulager les besoins de sa
déplorable progéniture.
J'ai oublié de vous dire que la distribution, en
ces cas solennels, est sans appel, et qu'aucun don ne peut être refusé.
Toutes les Fées se levaient, croyant leur corvée
accomplie; car il ne restait plus aucun cadeau, aucune largesse à jeter à tout
ce fretin humain, quand un brave homme, un pauvre petit commerçant, je crois,
se leva, et empoignant par sa robe de vapeurs multicolores la Fée qui était le
plus à sa portée, s'écria:
"Eh! madame! vous nous oubliez! il y a
encore mon petit! Je ne veux pas être venu pour rien."
La Fée pouvait être embarrassée; car il ne
restait plus rien. Cependant elle se souvint à temps d'une loi bien
connue, quoique rarement appliquée, dans le monde surnaturel, habité par ces
déités impalpables, amies de l'homme, et souvent contraintes de s'adapter à ses
passions, telles que les Fées, les Gnomes, les Salamandres, les Sylphides, les
Sylphes, les Nixes, les Ondins et les Ondines, -- je veux parler de la loi qui
concède aux Fées, dans un cas semblable à celui-ci, c'est-à-dire le cas
d'épuisement des lots, la faculté d'en donner encore un, supplémentaire et
exceptionnel, pourvu toutefois qu'elle ait l'imagination suffisante pour le
créer immédiatement.
Donc la bonne Fée répondit, avec un aplomb digne
de son rang: "Je donne à ton fils... je lui donne... le Don de
plaire!"
"Mais plaire comment? plaire...? plaire
pourquoi?" demanda opiniâtrement le petit Boutiquier, qui était sans doute
un de ces raisonneurs si communs, incapable de s'élever jusqu'à la logique de
l'Absurde.
"Parce que! parce que!" répliqua la Fée
courroucée, en lui tournant le dos; et rejoignant le cortège de ses compagnes,
elle leur disait: "Comment trouvez-vous ce petit Français vaniteux, qui
veut tout comprendre, et qui ayant obtenu pour son fils le meilleur des lots,
ose encore interroger et discuter l'indiscutable?"
XXI
Les tentations,
ou Éros, Plutus et la gloire
Deux superbes Satans et une
Diablesse, non moins extraordinaire, ont la nuit dernière monté l'escalier
mystérieux par où l'Enfer donne assaut à la faiblesse de l'homme qui dort, et
communique en secret avec lui. Et ils sont venus se poser glorieusement devant
moi, debout comme sur une estrade. Une splendeur sulfureuse émanait de ces
trois personnages, qui se détachaient ainsi du fond opaque de la nuit. Ils
avaient l'air si fier et si plein de domination, que je les pris d'abord tous
les trois pour de vrais Dieux.
Le visage du premier Satan était d'un sexe
ambigu, et il avait aussi, dans les lignes de son corps, la mollesse des
anciens Bacchus. Ses beaux yeux languissants, d'une couleur ténébreuse et
indécise, ressemblaient à des violettes chargées encore des lourds pleurs de
l'orage, et ses lèvres entr'ouvertes à des cassolettes chaudes, d'où s'exhalait
la bonne odeur d'une parfumerie; et à chaque fois qu'il soupirait, des insectes
musqués s'illuminaient, en voletant, aux ardeurs de son souffle.
Autour de sa tunique de pourpre était roulé, en
manière de ceinture, un serpent chatoyant qui, la tête relevée, tournait
langoureusement vers lui ses yeux de braise. A cette ceinture vivante étaient
suspendus, alternant avec des fioles pleines de liqueurs sinistres, de
brillants couteaux et des instruments de chirurgie. Dans sa main droite il
tenait une autre fiole dont le contenu était d'un rouge lumineux, et qui
portait pour étiquette ces mots bizarres: "Buvez, ceci est mon sang, un
parfait cordial..." dans la gauche, un violon qui lui servait sans doute à
chanter ses plaisirs et ses douleurs, et à répandre la contagion de sa folie
dans les nuits de sabbat.
A ses chevilles délicates traînaient quelques
anneaux d'une chaîne d'or rompue, et quand la gêne qui en résultait le forçait
à baisser les yeux vers la terre, il contemplait vaniteusement les ongles de
ses pieds, brillants et polis comme des pierres bien travaillées.
Il me regarda avec ses yeux inconsolablement
navrés, d'où s'écoulait une insidieuse ivresse, et il me dit d'une voix
chantante: "Si tu veux, si tu veux, je te ferai le seigneur des âmes, et
tu seras le maître de la matière vivante, plus encore que le sculpteur peut l'être
de l'argile; et tu connaîtras le plaisir, sans cesse renaissant, de sortir de
toi-même pour t'oublier dans autrui, et d'attirer les autres âmes jusqu'à les
confondre avec la tienne."
Et je lui répondis: "Grand merci! je n'ai
que faire de cette pacotille d'êtres qui, sans doute, ne valent pas mieux que
mon pauvre moi. Bien que j'aie quelque honte à me souvenir, je ne veux rien
oublier; et quand même je ne connaîtrais pas, vieux monstre, ta mystérieuse
coutellerie, tes fioles équivoques, les chaînes dont tes pieds sont empêtrés,
sont des symboles qui expliquent assez clairement les inconvénients de ton
amitié. Garde tes présents."
Le second Satan n'avait ni cet air à la fois
tragique et souriant, ni ces belles manières insinuantes, ni cette beauté
délicate et parfumée. C'était un homme vaste, à gros visage sans yeux, dont la
lourde bedaine surplombait les cuisses, et dont toute la peau était dorée et
illustrée, comme d'un tatouage, d'une foule de petites figures mouvantes
représentant les formes nombreuses de la misère universelle. Il y avait de
petits hommes efflanqués qui se suspendaient volontairement à un clou; il y
avait de petits gnomes difformes, maigres, dont les yeux suppliants réclamaient
l'aumône mieux encore que leurs mains tremblantes; et puis de vieilles mères
portant des avortons accrochés à leurs mamelles exténuées. Il y en avait encore
bien d'autres.
Le gros Satan tapait avec son poing sur son
immense ventre, d'où sortait alors un long et retentissant cliquetis de métal
qui se terminait en un vague gémissement fait de nombreuses voix humaines. Et
il riait, en montrant impudemment ses dents gâtées, d'un énorme rire imbécile,
comme certains hommes de tous les pays quand ils ont trop bien dîné.
Et celui-là me dit: "Je puis te donner ce
qui obtient tout, ce qui vaut tout, ce qui remplace tout!" Et il tapa sur
son ventre monstrueux, dont l'écho sonore fit le commentaire de sa grossière
parole.
Je me détournai avec dégoût, et je répondis:
"Je n'ai besoin, pour ma jouissance, de la misère de personne; et je ne
veux pas d'une richesse attristée, comme un papier de tenture, de tous les
malheurs représentés sur ta peau."
Quant à la Diablesse, je mentirais si je
n'avouais pas qu'à première vue je lui trouvai un bizarre charme. Pour définir
ce charme, je ne saurais le comparer à rien de mieux qu'à celui des très-belles
femmes sur le retour, qui cependant ne vieillissent plus, et dont la beauté
garde la magie pénétrante des ruines. Elle avait l'air à la fois impérieux et
dégingandé, et ses yeux, quoique battus, contenaient une force fascinatrice. Ce
qui me frappa le plus, ce fut le mystère de sa voix, dans laquelle je
retrouvais le souvenir des contralti les plus délicieux et aussi un peu
de l'enrouement des gosiers incessamment lavés par l'eau-de-vie.
"Veux-tu connaître ma puissance?" dit
la fausse déesse avec sa voix charmante et paradoxale. "Ecoute."
Et elle emboucha alors une gigantesque trompette,
enrubannée, comme un mirliton, des titres de tous les journaux de l'univers, et
à travers cette trompette elle cria mon nom, qui roula ainsi à travers l'espace
avec le bruit de cent mille tonnerres, et me revint répercuté par l'écho de la
plus lointaine planète.
"Diable!" fis-je, à moitié subjugué,
"voilà qui est précieux!" Mais en examinant plus attentivement la
séduisante virago, il me sembla vaguement que je la reconnaissais pour l'avoir
vue trinquant avec quelques drôles de ma connaissance; et le son rauque du
cuivre apporta à mes oreilles je ne sais quel souvenir d'une trompette
prostituée.
Aussi je répondis, avec tout mon dédain:
"Va-t'en! Je ne suis pas fait pour épouser la maîtresse de certains que je
ne veux pas nommer."
Certes, d'une si courageuse abnégation j'avais le
droit d'être fier Mais malheureusement je me réveillai, et toute ma force
m'abandonna. "En vérité, me dis-je, il fallait que je fusse bien
lourdement assoupi pour montrer de tels scrupules. Ah! s'ils pouvaient revenir
pendant que je suis éveillé, je ne ferais pas tant le délicat!"
Et je les invoquai à haute voix, les suppliant de
me pardonner, leur offrant de me déshonorer aussi souvent qu'il le faudrait
pour mériter leurs faveurs; mais je les avais sans doute fortement offensés,
car ils ne sont jamais revenus.
XXII
Le crépuscule du soir
Le jour tombe. Un grand
apaisement se fait dans les pauvres esprits fatigués du labeur de la journée;
et leurs pensées prennent maintenant les couleurs tendres et indécises du
crépuscule. Cependant du haut de la montagne arrive à mon balcon, à travers les
nues transparentes du soir, un grand hurlement, composé d'une foule de cris
discordants, que l'espace transforme en une lugubre harmonie, comme celle de la
marée qui monte ou d'une tempête qui s'éveille.
Quels sont les infortunés que le soir ne calme
pas, et qui prennent, comme les hiboux, la venue de la nuit pour un signal de
sabbat? Cette sinistre ululation nous arrive du noir hospice perché sur la
montagne, et, le soir, en fumant et en contemplant le repos de l'immense
vallée, hérissée de maisons dont chaque fenêtre dit: "C'est ici la paix
maintenant; c'est ici la joie de la famille!" je puis, quand le vent
souffle de là-haut, bercer ma pensée étonnée à cette imitation des harmonies de
l'enfer.
Le crépuscule excite les fous. -- Je me souviens
que j'ai eu deux amis que le crépuscule rendait tout malades. L'un
méconnaissait alors tous les rapports d'amitié et de politesse, et maltraitait,
comme un sauvage, le premier venu. Je l'ai vu jeter à la tête d'un maître
d'hôtel un excellent poulet, dans lequel il croyait voir je ne sais quel
insultant hiéroglyphe. Le soir, précurseur des voluptés profondes, lui gâtait
les choses les plus succulentes.
L'autre, un ambitieux blessé, devenait, à mesure
que le jour baissait, plus aigre, plus sombre, plus taquin. Indulgent et
sociable encore pendant la journée, il était impitoyable le soir; et ce n'était
pas seulement sur autrui, mais aussi sur lui-même que s'exerçait rageusement sa
manie crépusculeuse.
Le premier est mort fou, incapable de reconnaître
sa femme et son enfant; le second porte en lui l'inquiétude d'un malaise
perpétuel, et fût-il gratifié de tous les honneurs que peuvent conférer les
républiques et les princes, je crois que le crépuscule allumerait encore en lui
la brûlante envie de distinctions imaginaires. La nuit, qui mettait ses
ténèbres dans leur esprit, fait la lumière dans le mien; et, bien qu'il ne soit
pas rare de voir la même cause engendrer deux effets contraires, j'en suis
toujours comme intrigué et alarmé.
O nuit! ô rafraîchissantes ténèbres! vous êtes
pour moi le signal d'une fête intérieure, vous êtes la délivrance d'une
angoisse! Dans la solitude des plaines, dans les labyrinthes pierreux d'une
capitale, scintillement des étoiles, explosion des lanternes, vous êtes le feu
d'artifice de la déesse Liberté!
Crépuscule, comme vous êtes doux et tendre! Les
lueurs roses qui traînent encore à l'horizon comme l'agonie du jour sous
l'oppression victorieuse de sa nuit, les feux des candélabres qui font des
taches d'un rouge opaque sur les dernières gloires du couchant, les lourdes
draperies qu'une main invisible attire des profondeurs de l'Orient, imitent
tous les sentiments compliqués qui luttent dans le coeur de l'homme aux heures
solennelles de la vie.
On dirait encore une de ces robes étranges de
danseuses, où une gaze- transparente et sombre laisse entrevoir les splendeurs
amorties d'une jupe éclatante, comme sous le noir présent transperce le
délicieux passé; et les étoiles vacillantes d'or et d'argent, dont elle est
semée, représentent ces feux de la fantaisie qui ne s'allument bien que sous le
deuil profond de la Nuit.
XXIII
La solitude
Un gazetier philanthrope me
dit que la solitude est mauvaise pour l'homme; et à l'appui de sa thèse, il
cite, comme tous les incrédules, des paroles des Pères de l'Eglise.
Je sais que le Démon fréquente volontiers les
lieux arides, et que l'Esprit de meurtre et de lubricité s'enflamme
merveilleusement dans les solitudes. Mais il serait possible que cette solitude
ne fût dangereuse que pour l'âme oisive et divaguante qui la peuple de ses
passions et de ses chimères.
Il est certain qu'un bavard, dont le suprême
plaisir consiste à parler du haut d'une chaire ou d'une tribune, risquerait
fort de devenir fou furieux dans l'île de Robinson. Je n'exige pas de mon
gazetier les courageuses vertus de Crusoé, mais je demande qu'il ne décrète pas
d'accusation les amoureux de la solitude et du mystère.
IL y a dans nos races jacassières des individus
qui accepteraient avec moins de répugnance le supplice suprême, s'il leur était
permis de faire du haut de l'échafaud une copieuse harangue, sans craindre que
les tambours de Santerre ne leur coupassent intempestivement la parole.
Je ne les plains pas, parce que je devine que
leurs effusions oratoires leur procurent des voluptés égales à celles que
d'autres tirent du silence et du recueillement; mais je les méprise.
Je désire surtout que mon maudit gazetier me
laisse m'amuser à ma guise. "Vous n'éprouvez donc jamais, -- me dit-il,
avec un ton de nez très-apostolique, -- le besoin de partager vos
jouissances?" Voyez-vous le subtil envieux! Il sait que je dédaigne les
siennes, et il vient s'insinuer dans les miennes, le hideux trouble-fête!
"Ce grand malheur de ne pouvoir être
seul!..." dit quelque part La Bruyère, comme pour faire honte à tous ceux
qui courent s'oublier dans la foule, craignant sans doute de ne pouvoir se
supporter eux-mêmes.
"Presque tous nos malheurs nous viennent de
n'avoir pas su rester dans notre chambre", dit un autre sage, Pascal, je
crois, rappelant ainsi dans la cellule du recueillement tous ces affolés qui
cherchent le bonheur dans le mouvement et dans une prostitution que je pourrais
appeler fraternitaire, si je voulais parler la belle langue de mon siècle.
XXIV
Les projets
Il se disait, en se
promenant dans un grand parc solitaire: "Comme elle serait belle dans un
costume de cour, compliqué et fastueux, descendant, à travers l'atmosphère d'un
beau soir, les degrés de marbre d'un palais, en face des grandes pelouses et
des bassins! Car elle a naturellement l'air d'une princesse."
En passant plus tard dans une rue, il s'arrêta
devant une boutique de gravures, et, trouvant dans un carton une estampe
représentant un paysage tropical, il se dit: "Non! ce n'est pas dans un
palais que je voudrais posséder sa chère vie. Nous n'y serions pas chez nous.
D'ailleurs ces murs criblés d'or ne laisseraient pas une place pour accrocher
son image; dans ces solennelles galeries, il n'y a pas un coin pour l'intimité.
Décidément, c'est là qu'il faudrait demeurer pour cultiver le rêve de ma
vie."
Et, tout en analysant des yeux les détails de la
gravure, il continuait mentalement: "Au bord de la mer, une belle case en
bois, enveloppée de tous ces arbres bizarres et luisants dont j'ai oublié les
noms, dans l'atmosphère, une odeur enivrante, indéfinissable... dans la case un
puissant parfum de rose et de musc... plus loin, derrière notre petit domaine,
des bouts de mâts balancés par la houle, autour de nous, au delà de la chambre
éclairée d'une lumière rose égayée par des stores, décorée de nattes fraîches
et de fleurs capiteuses, avec de rares sièges d'un rococo portugais, d'un bois
lourd et ténébreux (où elle reposerait si calme, si bien éventée, fumant le
tabac légèrement opiacé!), au delà de la varangue, le tapage des oiseaux ivres
de lumière, et le jacassement des petites négresses, et, la nuit, pour servir
d'accompagnement à mes songes, le chant plaintif des arbres à musique, des
mélancoliques filaos! Oui, en vérité, c'est bien là tout le décor que je
cherchais. Qu'ai-je à faire de palais?"
Et plus loin, comme il suivait une grande avenue,
il aperçut une auberge proprette où d'une fenêtre égayée par des rideaux
d'indienne bariolée se penchaient deux têtes rieuses. Et tout de suite:
"Il faut, -- se dit-il, -- que ma pensée soit une grande vagabonde pour
aller chercher si loin ce qui est si près de moi. Le plaisir et le bonheur sont
dans la première auberge venue, dans l'auberge du hasard, si féconde en
voluptés. Un grand feu, des faïences voyantes, un souper passable, un vin rude,
et un lit très-large avec des draps un peu âpres, mais frais; quoi de
mieux?"
Et en rentrant seul chez lui, à cette heure où
les conseils de la Sagesse ne sont plus étouffés par les bourdonnements de la
vie extérieure, il se dit: "J'ai eu aujourd'hui, en rêve, trois domiciles
où j'ai trouvé un égal plaisir. Pourquoi contraindre mon corps à changer de
place, puisque mon âme voyage si lestement? Et à quoi bon exécuter des projets,
puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante?"
XXV
La belle Dorothée
Le soleil accable la ville de sa lumière
droite et terrible; le sable est éblouissant et la mer miroite Le monde
stupéfié s'affaisse lâchement et fait la sieste, une sieste qui est une espèce
de mort savoureuse où le dormeur, à demi éveillé, goûté les voluptés de son
anéantissement
Cependant Dorothée, forte et fière comme le
soleil, s'avance dans la rue déserte, seule vivante à cette heure sous
l'immense azur, et faisant sur la lumière une tache éclatante et noire.
Elle s'avance, balançant mollement son torse si
mince sur ses hanches si larges. Sa robe de soie collante, d'un ton clair et
rose, tranche vivement sur les ténèbres de sa peau et moule exactement sa
taille longue, son dos creux et sa gorge pointue.
Son ombrelle rouge, tamisant la lumière, projette
sur son visage sombre le fard sanglant de ses reflets.
Le poids de son énorme chevelure presque bleue
tire en arrière sa tête délicate et lui donne un air triomphant et paresseux.
De lourdes pendeloques gazouillent secrètement à ses mignonnes oreilles.
De temps en temps la brise de mer soulève par le
coin sa jupe flottante et montre sa jambe luisante et superbe; et son pied,
pareil aux pieds des déesses de marbre que l'Europe enferme dans ses musées,
imprime fidèlement sa forme sur le sable fin. Car Dorothée est si
prodigieusement coquette, que le plaisir d'être admirée l'emporte chez elle sur
l'orgueil de l'affranchie, et, bien qu'elle soit libre, elle marche sans
souliers.
Elle s'avance ainsi, harmonieusement, heureuse de
vivre et souriant d'un blanc sourire, comme si elle apercevait au loin dans
l'espace un miroir reflétant sa démarche et sa beauté.
A l'heure où les chiens eux-mêmes gémissent de
douleur sous le soleil qui les mord, quel puissant motif fait donc aller ainsi
la paresseuse Dorothée, belle et froide comme le bronze?
Pourquoi a-t-elle quitté sa petite case si
coquettement arrangée, dont les fleurs et les nattes font à si peu de frais un
parfait boudoir, où elle prend tant de plaisir à se peigner, à fumer, à se
faire éventer ou à se regarder dans le miroir de ses grands éventails de
plumes, pendant que la mer, qui bat la plage à cent pas de là, fait à ses
rêveries indécises un puissant et monotone accompagnement, et que la marmite de
fer, où cuit un ragoût de crabes au riz et au safran; lui envoie, du fond de la
cour, ses parfums excitants?
Peut-être a-t-elle un rendez-vous avec quelque
jeune officier qui, sur des plages lointaines, a entendu parler par ses
camarades de la célèbre Dorothée. Infailliblement elle le priera, la simple
créature, de lui décrire le bal de l'Opéra, et lui demandera si on peut y aller
pieds nus, comme aux danses du dimanche, où les vieilles Cafrines elles-mêmes
deviennent ivres et furieuses de joie; et puis encore si les belles dames de
Paris sont toutes plus belles qu'elle.
Dorothée est admirée et choyée de tous, et elle
serait parfaitement heureuse si elle n'était obligée d'entasser piastre sur
piastre pour racheter sa petite soeur qui a bien onze ans, et qui est déjà
mûre, et si belle! Elle réussira sans doute, la bonne Dorothée; le maître de
l'enfant est si avare, trop avare pour comprendre une autre beauté que celle
des écus!