XXVI
Les yeux des pauvres
Ah! vous
voulez savoir pourquoi je vous hais aujourd'hui. Il vous sera sans doute moins
facile de le comprendre qu'à moi de vous l'expliquer; car vous êtes, je crois,
le plus bel exemple d'imperméabilité féminine qui se puisse rencontrer.
Nous avions passé ensemble une longue journée qui
m'avait paru courte. Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous
seraient communes à l'un et à l'autre, et que nos deux âmes désormais n'en
feraient plus qu'une; -- un rêve qui n'a rien d'original, après tout, si ce
n'est que, rêvé par tous les hommes, il n'a été réalisé par aucun.
Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous
asseoir devant un café neuf qui formait le coin d'un boulevard neuf, encore
tout plein de gravois et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées
Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait
toute l'ardeur d'un début, et éclairait de toutes ses forces les murs
aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes
et des corniches, les pages aux joues rebondies tramés par les chiens en
laisse, les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les
déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés et du gibier, les Hébés et
les Ganymèdes présentant à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou
l'obélisque bicolore des glaces panachées; toute l'histoire et toute la
mythologie mises au service de la goinfrerie
Droit devant nous, sur la chaussée, était planté
un brave homme d'une quarantaine d'années, au visage fatigué, à la barbe
grisonnante, tenant d'une main un petit garçon et portant sur l'autre bras un
petit être trop faible pour marcher. Il remplissait l'office de bonne et
faisait prendre à ses enfants l'air du soir.
Tous en guenilles. Ces trois visages étaient
extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café
nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l'âge.
Les yeux du père disaient: "Que c'est beau!
que c'est beau! on dirait que tout l'or du pauvre monde est venu se porter sur
ces murs." -- Les yeux du petit garçon: "Que c'est beau! que c'est
beau! mais c'est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas
comme nous." -- Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés
pour exprimer autre chose qu'une joie stupide et profonde.
Les chansonniers disent que le plaisir rend l'âme
bonne et amollit le coeur. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à
moi. Non-seulement j'étais attendri par cette famille d'yeux, mais je me
sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre
soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma
pensée; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos
yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, quand vous me
dites: "Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme
des portes cochères! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les
éloigner d'ici?"
Tant il est difficile de s'entendre, mon cher
ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre gens qui s'aiment!
XXVII
Une mort héroïque
Fancioulle
était un admirable bouffon, et presque un des amis du Prince. Mais pour les
personnes vouées par état au comique, les choses sérieuses ont de fatales
attractions, et, bien qu'il puisse paraître bizarre que les idées de patrie et
de liberté s'emparent despotiquement du cerveau d'un histrion, un jour
Fancioulle entra dans une conspiration formée par quelques gentilshommes mécontents.
Il existe partout des hommes de bien pour
dénoncer au pouvoir ces individus d'humeur atrabilaire qui veulent déposer les
princes et opérer, sans la consulter, le déménagement d'une société. Les
seigneurs en question furent arrêtés, ainsi que Fancioulle, et voués à une mort
certaine.
Je croirais volontiers que le Prince fut presque
fâché de trouver son comédien favori parmi les rebelles. Le Prince n'était ni
meilleur ni pire qu'un autre; mais une excessive sensibilité le rendait, en beaucoup
de cas, plus cruel et plus despote que tous ses pareils. Amoureux passionné des
beaux-arts, excellent connaisseur d'ailleurs, il était vraiment insatiable de
voluptés. Assez indifférent relativement aux hommes et à la morale, véritable
artiste lui-même, il ne connaissait d'ennemi dangereux que l'Ennui, et les
efforts bizarres qu'il faisait pour fuir ou pour vaincre ce tyran du monde lui
auraient certainement attiré, de la part d'un historien sévère, l'épithète de
monstre: s'il avait été permis, dans ses domaines, d'écrire quoi que ce fût qui
ne tendît pas uniquement au plaisir ou à l'étonnement, qui est une des formes
les plus délicates du plaisir. Le grand malheur de ce Prince fut qu'il n'eut
jamais un théâtre assez vaste pour son génie. Il y a de jeunes Nérons qui
étouffent dans des limites trop étroites, et dont les siècles à venir
ignoreront toujours le nom et la bonne volonté. L'imprévoyante Providence avait
donné à celui-ci des facultés plus grandes que ses Etats.
Tout d'un coup le bruit courut que le souverain
voulait faire grâce à tous les conjurés; et l'origine de ce bruit fut l'annonce
d'un grand spectacle où Fancioulle devait jouer l'un de ses principaux et de
ses meilleurs rôles, et auquel assisteraient même, disait-on, les gentilshommes
condamnés; signe évident, ajoutaient les esprits superficiels, des tendances
généreuses du Prince offensé.
De la part d'un homme aussi naturellement et
volontairement excentrique, tout était possible, même la vertu, même la
clémence, surtout s'il avait pu espérer y trouver des plaisirs inattendus. Mais
pour ceux qui, comme moi, avaient pu pénétrer plus avant dans les profondeurs
de cette âme curieuse et malade, il était infiniment plus probable que le
Prince voulait juger de la valeur des talents scéniques d'un homme condamné à
mort. Il voulait profiter de l'occasion pour faire une expérience physiologique
d'un intérêt capital et vérifier jusqu'à quel point les facultés
habituelles d'un artiste pouvaient être altérées ou modifiées par la situation
extraordinaire où il se trouvait; au delà, existait-il dans son âme une
intention plus ou moins arrêtée de clémence? C'est un point qui n'a jamais pu
être éclairci.
Enfin, le grand jour arrivé, cette petite cour
déploya toutes ses pompes, et il serait difficile de concevoir, à moins de
l'avoir vu, tout ce que la classe privilégiée d'un petit Etat, à ressources
restreintes, peut montrer de splendeurs pour une vraie solennité. Celle-là
était doublement vraie, d'abord par la magie du luxe: étalé, ensuite par l'intérêt
moral et mystérieux qui y était attaché.
Le sieur Fancioulle excellait surtout dans les
rôles muets ou peu chargés de paroles, qui sont souvent les principaux dans ces
drames féeriques dont l'objet est de représenter symboliquement le mystère de
la vie. Il entra en scène légèrement et: avec une aisance parfaite, ce qui
contribua à fortifier, dans le noble public, l'idée de douceur et de pardon.
Quand on dit d'un comédien: "Voilà un bon
comédien", on se sert d'une formule qui implique que sous le personnage se
laisse encore deviner le comédien, c'est-à-dire l'art, l'effort, la volonté.
Or, si un comédien arrivait à être, relativement au personnage qu'il est chargé
d'exprimer, ce que les meilleures statues de l'antiquité, miraculeusement animées,
vivantes, marchantes, voyantes, seraient relativement à l'idée générale et
confuse de beauté, ce serait là, sans doute. un cas singulier et tout à lait
imprévu. Fancioulle fut, ce soir-là, une parfaite idéalisation, qu'il était
impossible de ne pas supposer vivante, possible, réelle Ce bouffon allait,
venait, riait, pleurait, se convulsait, avec une indestructible auréole autour
de la tête, auréole invisible pour tous, mais visible pour moi, et où se
mêlaient, dans un étrange amalgame, les rayons de l'Art et la gloire du
Martyre. Fancioulle introduisait, par je ne sais quelle grâce spéciale, le
divin et le surnaturel, jusque dans les plus extravagantes bouffonneries. Ma
plume tremble, et des larmes d'une émotion toujours présente me montent aux
yeux pendant que je cherche à vous décrire cette inoubliable soirée. Fancioulle
me prouvait, d'une manière péremptoire, irréfutable, que l'ivresse de l'Art est
plus apte que toute autre à voiler les terreurs du gouffre; que le génie peut
jouer la comédie au bord de la tombe avec une joie qui l'empêche de voir la
tombe, perdu, comme il est, dans un paradis excluant toute idée de tombe et de
destruction.
Tout ce public, si blasé et frivole qu'il pût
être, subit bientôt la toute-puissante domination de l'artiste. Personne ne
rêva plus de mort, de deuil, ni de supplices. Chacun s'abandonna, sans
inquiétude, aux voluptés multipliées que donne la vue d'un chef-d'oeuvre d'art
vivant. Les explosions de la joie et de l'admiration ébranlèrent à plusieurs
reprises les voûtes de l'édifice: avec l'énergie d'un tonnerre continu. Le
Prince lui-même, enivré, mêla ses applaudissements à ceux de sa cour.
Cependant, pour un oeil clairvoyant, son ivresse,
à lui, n'était pas sans mélange se sentait-il vaincu dans son pouvoir de
despote? humilié dans son art de terrifier les coeurs et d'engourdir les
esprits? frustré de ses espérances et bafoué dans ses prévisions? De telles
suppositions non exactement justifiées, mais. non absolument injustifiables,
traversèrent mon esprit pendant que je contemplais le visage du Prince, sur
lequel une pâleur nouvelle s'ajoutait sans cesse à sa pâleur habituelle, comme
la neige s'ajoute à la neige. Ses lèvres se resserraient de plus en plus, et
ses yeux s'éclairaient d'un feu intérieur semblable à celui de la jalousie et
de la rancune, même pendant qu'il applaudissait ostensiblement les talents de
son vieil ami, l'étrange bouffon, qui bouffonnait si bien la mort. A un certain
moment, je vis Son Altesse se pencher vers un petit page, placé derrière elle,
et lui parler à l'oreille La physionomie espiègle du joli enfant s'illumina
d'un sourire; et puis il quitta vivement la loge princière comme pour
s'acquitter d'une commission urgente.
Quelques minutes plus tard un coup de sifflet
aigu, prolongé, interrompit Fancioulle dans un de ses meilleurs moments, et
déchira à la fois les oreilles et les coeurs. Et de l'endroit de la salle d'où
avait jailli cette désapprobation inattendue, un enfant se précipitait dans un
corridor avec des rires étouffés.
Fancioulle, secoué, réveillé dans son rêve, ferma
d'abord les yeux, puis les rouvrit presque aussitôt, démesurément agrandis,
ouvrit ensuite la bouche comme pour respirer convulsivement, chancela un peu en
avant, un peu en arrière, et puis tomba roide mort sur les planches.
Le sifflet, rapide comme un glaive, avait-il
réellement frustré le bourreau? Le Prince avait-il lui-même deviné toute
l'homicide efficacité de sa ruse? Il est permis d'en douter. Regretta-t-il son
cher et inimitable Fancioulle? Il est doux et légitime de le croire.
Les gentilshommes coupables avaient joui pour la
dernière fois du spectacle de la comédie. Dans la même nuit ils furent effacés
de la vie.
Depuis lors, plusieurs mimes, justement appréciés
dans différents pays, sont venus jouer devant la cour de***; mais aucun d'eux
n'a pu rappeler les merveilleux talents de Fancioulle, ni s'élever jusqu'à la
même faveur.
XXVIII
La fausse monnaie
Comme
nous nous éloignions du bureau de tabac, mon ami fit un soigneux triage de sa
monnaie; dans la poche gauche de son gilet il glissa de petites pièces d'or,
dans la droite, de petites pièces d'argent; dans la poche gauche de sa culotte,
une masse de gros sols, et enfin, dans la droite, une pièce d'argent de deux
francs qu'il avait particulièrement examinée.
"Singulière et minutieuse répartition!"
me dis-je en moi-même.
Nous fîmes la rencontre d'un pauvre qui nous
tendit sa casquette en tremblant. -- Je ne connais rien de plus inquiétant que
l'éloquence muette de ces yeux suppliants, qui contiennent à la fois, pour
l'homme sensible qui sait y lire, tant d'humilité, tant de reproches. Il y
trouve quelque chose approchant cette profondeur de sentiment complique, dans
les yeux larmoyants des chiens qu'on fouette.
L'offrande de mon ami fut beaucoup plus
considérable que la mienne, et je lui dis: "Vous avez raison, après le
plaisir d'être étonné, il n'en est pas de plus grand que celui de causer une
surprise." "-- C'était la pièce fausse", me répondit-il
tranquillement, comme pour se justifier de sa prodigalité.
Mais dans mon misérable cerveau, toujours occupé
à chercher midi à quatorze heures (de quelle fatigante faculté la nature m'a
fait cadeau!) entra soudainement cette idée qu'une pareille conduite, de la
part de mon ami, n'était excusable que par le désir de créer un événement dans
la vie de ce pauvre diable, peut-être même de connaître les conséquences
diverses, funestes ou autres, que peut engendrer une pièce fausse dans la main
d'un mendiant. Ne pouvait-elle pas se multiplier en pièces vraies? ne
pouvait-elle pas aussi le conduire en prison? Un cabaretier, un boulanger, par
exemple, allait peut-être le faire arrêter comme faux monnayeur ou comme
propagateur de fausse monnaie. Tout aussi bien la pièce fausse serait
peut-être, pour un pauvre petit spéculateur, le germe d'une richesse de
quelques jours. Et ainsi ma fantaisie allait son train, prêtant des ailes à
l'esprit de mon ami et tirant toutes les déductions possibles de toutes les
hypothèses possibles.
Mais celui-ci rompit brusquement ma rêverie en
reprenant mes propres paroles: "Oui, vous avez raison; il n'est pas de
plaisir plus doux que de surprendre un homme en lui donnant plus qu'il
n'espère." Je le regardai dans le blanc des yeux, et je fus épouvanté de
voir que ses yeux brillaient d'une incontestable candeur. Je vis alors
clairement qu'il avait voulu faire à la fois la charité et une bonne affaire;
gagner quarante sols et le coeur de Dieu; emporter le paradis économiquement;
enfin attraper gratis un brevet d'homme charitable. Je lui aurais presque
pardonné le désir de la criminelle jouissance dont je le supposais tout à
l'heure capable; j'aurais trouvé curieux, singulier, qu'il s'amusât à
compromettre les pauvres; mais je ne lui pardonnerai jamais l'ineptie de son
calcul. On n'est jamais excusable d'être méchant, mais il y a quelque mérite à
savoir qu'on l'est; et le plus irréparable des vices est de faire le mal par
bêtise.
XXIX
Le joueur généreux
Hier, à
travers la foule du boulevard, je me suis sentis frôlé par un Etre mystérieux
que j'avais toujours désiré connaître, et que je reconnus tout de suite,
quoique je ne l'eusse jamais vu. Il y avait sans doute chez lui, relativement à
moi, un désir analogue, car il me fit, en passant, un clignement d'oeil
significatif auquel je me hâtai d'obéir. Je le suivis attentivement, et bientôt
je descendis derrière lui dans une demeure souterraine, éblouissante, où
éclatait un luxe dont aucune des habitations supérieures de Paris ne pourrait
fournir un exemple approchant. Il me parut singulier que j'eusse pu passer si
souvent à côté de ce prestigieux repaire sans en deviner l'entrée. Là régnait
une atmosphère exquise, quoique capiteuse, qui faisait oublier presque
instantanément toutes les fastidieuses horreurs de la vie; on y respirait une
béatitude sombre, analogue à celle que durent éprouver les mangeurs de lotus
quand, débarquant dans une île enchantée, éclairée des lueurs d'une éternelle
après-midi, ils sentirent naître en eux, aux sons assoupissants des mélodieuses
cascades, le désir de ne jamais revoir leurs pénates, leurs femmes, leurs
enfants, et de ne jamais remonter sur les hautes lames de la mer.
Il y avait là des visages étranges d'hommes et de
femmes, marqués d'une beauté fatale, qu'il me semblait avoir vus déjà à des
époques et dans ides pays dont il m'était possible de me souvenir exactement,
et qui m'inspiraient plutôt une sympathie fraternelle que cette crainte qui
naît ordinairement à l'aspect de l'inconnu. Si je voulais essayer de définir
d'une manière quelconque l'expression singulière de leurs regards, je dirais
que jamais je ne vis d'yeux brillant plus énergiquement de l'horreur de l'ennui
et du désir immortel de se sentir vivre.
Mon hôte et moi, nous étions déjà, en nous asseyant,
de vieux et parfaits amis. Nous mangeâmes, nous bûmes outre mesure de toutes
sortes de vins extraordinaires et, chose non moins extraordinaire, il me
semblait, après plusieurs heures, que je n'étais pas plus ivre que lui.
Cependant le jeu, ce plaisir surhumain, avait coupé à divers intervalles nos
fréquentes libations, et je dois dire que j'avais joué, et perdu: mon âme, en
partie liée, avec une insouciance et une légèreté héroïques. L'âme est une
close si impalpable, si souvent inutile et quelquefois si gênante, que je
n'éprouvai quant à cette perte, qu'un peu moins d'émotion que si j'avais égaré,
dans une promenade, ma carte de visite.
Nous fumâmes lentement quelques cigares dont la
saveur et le parfum incomparables donnaient à l'âme la nostalgie de pays et de
bonheurs inconnus, et, enivré de toutes ces délices, j'osai, dans un accès de
familiarité qui ne parut pas lui déplaire, m'écrier, en m'emparant d'une coupe
pleine jusqu'au bord: A votre immortelle santé, vieux Bouc!
Nous causâmes aussi de l'univers, de sa création
et de sa future destruction; de la grande idée du siècle, c'est-à-dire du
progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de
l'infatuation humaine. Sur ce sujet-là, Son Altesse ne tarissait pas en plaisanteries
légères et irréfutables, et elle s'exprimait avec une suavité de diction et une
tranquillité dans la drôlerie que je n'ai trouvées dans aucun des plus célèbres
causeurs de l'humanité. Elle m'expliqua l'absurdité des différentes
philosophies qui avaient jusqu'à présent pris possession du cerveau humain, et
daigna même me faire confidence de quelques principes fondamentaux dont il ne
me convient pas de partager les bénéfices et la propriété avec qui que ce soit.
Elle ne se plaignit en aucune façon de la mauvaise réputation dont elle jouit
dans toutes les parties du monde, m'assura qu'elle était, elle-même, la
personne la: plus intéressée à la destruction de la superstition, et m'avoua
qu'elle n'avait eu peur, relativement à son propre pouvoir, qu'une seule fois,
c'était le jour où elle avait entendu un prédicateur, plus subtil que ses
confrères, s'écrier en chaire: " Mes chers frères, n'oubliez jamais, quand
vous entendrez vanter le progrès des lumières, que la plus belle des ruses du
diable est de vous persuader qu'il n'existe pas!"
Le souvenir de ce célèbre orateur nous conduisit
naturellement vers le sujet des académies, et mon étrange convive m'affirma
qu'il ne dédaignait pas, en beaucoup de cas, d'inspirer la plume, la parole et
la conscience des pédagogues; et qu'il assistait presque toujours en personne,
quoique invisible, à toutes les séances académiques.
Encouragé par tant de bontés, je lui demandai des
nouvelles de Dieu, et s'il l'avait vu récemment. Il me répondit, avec une
insouciance nuancée d'une certaine tristesse: "Nous nous saluons quand
nous nous rencontrons, mais comme deux vieux gentilshommes, en qui une
politesse innée ne saurait éteindre tout à fait le souvenir d'anciennes
rancunes."
Il est douteux que Son Altesse ait jamais donné
une si longue audience à un simple mortel, et je craignais d'abuser. Enfin,
comme l'aube frissonnante: blanchissait les vitres, ce célèbre personnage,
chanté par tant de poëtes et servi par tant de philosophes qui travaillent à sa
gloire sans le savoir, me dit: "Je veux que vous gardiez de moi un bon
souvenir, et vous prouver que Moi, dont on dit tant de mal, je suis quelquefois
bon diable, pour me servir d'une de vos locutions vulgaires. Afin de compenser
la perte irrémédiable que vous avez faite de votre âme, je vous donne l'enjeu
que vous auriez gagné si le sort avait été pour vous, c'est-à-dire la
possibilité de soulager et de vaincre, pendant toute votre vie, cette bizarre
affection de l'Ennui, qui est la source de toutes vos maladies et de tous vos
misérables progrès. Jamais un désir ne sera formé par vous, que je ne vous aide
à le réaliser, vous régnerez sur vos vulgaires semblables; vous serez fourni de
flatteries et même d'adorations; l'argent, l'or, les diamants, les palais
féeriques, viendront vous chercher et vous prieront de les accepter, sans que
vous ayez fait un effort pour les gagner: vous changerez de patrie et de
contrée aussi souvent que votre fantaisie vous l'ordonnera; vous vous soûlerez
de voluptés, sans lassitude, dans des pays charmants où il fait toujours chaud
et où les femmes sentent aussi bon que les fleurs, -- et caetera, et
caetera...", ajouta-t-il en se levant et en me congédiant avec un bon
sourire.
Si ce n'eût été la crainte de m'humilier devant
une aussi grande assemblée, je serais volontiers tombé aux pieds de ce joueur
généreux, pour le remercier de son inouïe munificence. Mais peu à peu, après
que je l'eus quitté, l'incurable défiance rentra dans mon sein; je n'osais plus
croire à un si prodigieux bonheur, et, en ne couchant, faisant encore ma prière
par un reste d'habitude imbécile, je répétais dans un demi-sommeil: "Mon
Dieu et Seigneur, mon Dieu! faites que le diable me tienne sa parole!"
XXX
La corde
À Édouard Manet
"Les
illusions, -- me disait mon ami, -- sont aussi innombrables peut-être que les
rapports les hommes entre eux, ou des hommes avec les choses. Et quand
l'illusion disparaît, c'est-à-dire quand nous voyons l'être ou le fait tel
qu'il existe en dehors de nous. nous éprouvons un bizarre sentiment, compliqué
moitié de regret pour le fantôme disparu, moitié de surprise agréable devant la
nouveauté, devant le fait réel. S'il existe un phénomène évident, trivial,
toujours semblable, et d'une nature à laquelle il soit impossible de se
tromper, c'est l'amour maternel. Il est aussi difficile de supposer une mère
sans amour maternel qu'une lumière sans chaleur; n'est-il donc pas parfaitement
légitime d'attribuer à l'amour maternel toutes les actions et les paroles d'une
mère, relatives à son enfant? Et cependant écoutez cette petite histoire, où
j'ai été singulièrement mystifié par l'illusion la plus naturelle.
"Ma profession de peintre me pousse à
regarder attentivement les visages, les physionomies, qui s'offrent dans ma
route, et vous savez quelle jouissance nous tirons de cette faculté qui rend à
nos yeux la vie plus vivante et plus significative que pour les autres hommes.
Dans le quartier reculé que j'habite, et où de vastes espaces gazonnés séparent
encore les bâtiments, j'observai souvent un enfant dont la physionomie ardente
et espiègle, plus que toutes les autres, me séduisit tout d'abord. Il a posé
plus d'une fois pour moi, et je l'ai transformé tantôt en petit bohémien,
tantôt en ange, tantôt en Amour mythologique. Je lui ai fait porter le violon
du vagabond, la couronne d'Epines et les clous de la Passion, et la Torche
d'Eros. Je pris enfin à toute la drôlerie de ce gamin un plaisir si vif, que je
priai un jour ses parents, de pauvres gens, de vouloir bien me le céder,
promettant de bien l'habiller, de lui donner quelque argent et de ne pas lui
imposer d'autre peine que de nettoyer mes pinceaux et de faire mes commissions.
Cet enfant débarbouillé devint charmant, et la vie qu'il menait chez moi lui
semblait un paradis, comparativement à celle qu'il aurait subie dans le taudis
paternel. Seulement je dois dire que ce petit bonhomme m'étonna quelquefois par
des crises singulières de tristesse précoce, et qu'il manifesta bientôt un goût
immodéré pour le sucre et les liqueurs; si bien qu'un jour où je constatai que,
malgré mes nombreux avertissements, il avait encore commis un nouveau larcin de
ce genre, je le menaçai de le renvoyer à ses parents. Puis je sortis, et mes
affaires me retinrent assez longtemps hors de chez moi.
"Quels ne furent pas mon horreur et mon
étonnement quand, rentrant à la maison, le premier objet qui frappa mes regards
fut mon petit bonhomme, l'espiègle compagnon de ma vie, pendu au panneau de
cette armoire! Ses pieds touchaient presque le plancher; une chaise, qu'il
avait sans doute repoussée du pied, était renversée à côté de lui; sa tête
était penchée convulsivement sur une épaule; son visage, boursouflé, et ses
yeux, tout grands ouverts avec une fixité effrayante, me causèrent d'abord
l'illusion de la vie. Le dépendre n'était pas une besogne aussi facile que vous
le pouvez croire. Il était déjà fort roide, et j'avais une répugnance
inexplicable à le faire brusquement tomber sur le sol. Il fallait le soutenir
tout entier avec un bras, et, avec la main de l'autre bras, couper la corde.
Mais cela fait, tout n'était pas fini; le petit monstre s'était servi d'une
ficelle fort mince qui était entrée profondément dans les chairs, et il fallait
maintenant, avec de minces ciseaux, chercher la corde entre les deux bourrelets
de l'enflure, pour lui dégager le cou.
"J'ai négligé de vous dire que j'avais
vivement appelé au secours; mais tous mes voisins avaient refusé de me venir en
aide, fidèles en cela aux habitudes de l'homme civilisé, qui ne veut jamais, je
ne sais pourquoi, se mêler des affaires d'un pendu. Enfin vint un médecin qui
déclara que l'enfant était mort depuis plusieurs heures. Quand, plus tard, nous
eûmes à le déshabiller pour l'ensevelissement, la rigidité cadavérique était
telle, que, désespérant de fléchir les membres, nous dûmes lacérer et couper
les vêtements pour les lui enlever.
"Le commissaire, à qui, naturellement, je
dus déclarer l'accident, me regarda de travers et me dit: " Voilà qui est
louche!" mû sans doute par un désir invétéré et une habitude d'état de
faire peur, à tout hasard, aux innocents comme aux coupables.
Restait une tâche suprême à accomplir, dont la
seule pensée me causait une angoisse terrible: il fallait avertir les parents.
Mes pieds refusaient de m'y conduire. Enfin j'eus ce courage. Mais, à mon grand
étonnement, la mère fut impassible, pas une larme ne suinta du coin de son
oeil. J'attribuai cette étrangeté à l'horreur même qu'elle devait éprouver, et
je me souvins de la sentence connue: "Les douleurs les plus terribles sont
les douleurs muettes." Quant au père, il se contenta de dire d'un air
moitié abruti, moitié rêveur: "Après tout, cela vaut peut-être mieux
ainsi; il aurait toujours mal fini!"
Cependant le corps était étendu sur mon divan,
et, assisté d'une servante, je m'occupais des derniers préparatifs, quand la
mère entra dans mon atelier. Elle voulait, disait-elle, voir le cadavre de son
fils. Je ne pouvais pas, en vérité, l'empêcher de s'enivrer de son malheur et
lui refuser cette suprême et sombre consolation. Ensuite elle me pria de lui
montrer l'endroit où son petit s'était pendu. "Oh! non! madame, -- lui
répondis-je, -- cela vous ferait mal." Et comme involontairement mes yeux
se tournaient vers la funèbre armoire, je m'aperçus, avec un dégoût mêlé d'horreur
et de colère, que le clou était resté fiché dans la paroi, avec un long bout de
corde qui traînait encore. Je m'élançai vivement pour arracher ces derniers
vestiges du malheur, et comme j'allais les lancer au dehors par la fenêtre
ouverte, la pauvre femme saisit mon bras et me dit d'une voix irrésistible:
"Oh! monsieur! laissez-moi cela! je vous en prie! je vous en
supplie!" Son désespoir l'avait, sans doute, me parut-il, tellement
affolée, qu'elle s'éprenait de tendresse maintenant pour ce qui avait servi
d'instrument à la mort de son fils et le voulait garder comme une horrible et
chère relique. -- Et elle s'empara du clou et de la ficelle.
"Enfin! enfin! tout était accompli. Il ne me
restait plus qu'à me remettre au travail, plus vivement encore que d'habitude,
pour chasser peu à peu ce petit cadavre qui hantait les replis de mon cerveau,
et dont le fantôme me fatiguait de ses grands yeux fixes. Mais le lendemain je
reçus un paquet de lettres: les unes, des locataires de ma maison, quelques
autres des maisons voisines; l'une, du premier étage; l'autre, du second;
l'autre, du troisième, et ainsi de suite, les unes en style demi-plaisant,
comme cherchant à déguiser sous un apparent badinage la sincérité de la
demande; les autres, lourdement effrontées et sans orthographe, mais toutes
tendant au même but, c'est-à-dire à obtenir de moi un morceau de la funeste et
béatifique corde. Parmi les signataires il y avait, je dois le dire, plus de
femmes que d'hommes; mais tous, croyez-le bien, n'appartenaient pas à la classe
infime et vulgaire. J'ai gardé ces lettres.
"Et alors, soudainement, une lueur se fit
dans mon cerveau, et je compris pourquoi la mère tenait tant à m'arracher la
ficelle et par quel commerce elle entendait se consoler."
XXXI
Les vocations
Dans un
beau jardin où les rayons d'un soleil automnal semblaient s'attarder à plaisir,
sous un ciel déjà verdâtre où des nuages d'or flottaient comme des continents
en voyage, quatre beaux enfants, quatre garçons, las de jouer sans doute,
causaient entre eux.
L'un disait: "Hier on m'a mené au théâtre.
Dans des palais grands et tristes, au fond desquels on voit la mer et le ciel,
des hommes et des femmes, sérieux et tristes aussi, mais bien plus beaux et
bien mieux habillés que ceux que nous voyons partout, parlent avec une voix
chantante. Ils se menacent, ils supplient, ils se désolent; et ils appuient
souvent leur main sur un poignard enfoncé dans leur ceinture. Ah! c'est bien
beau! Les femmes sont bien plus belles et bien plus grandes que celles qui
viennent nous voir à la maison, et, quoique avec leurs grands yeux creux et
leurs joues enflammées elles aient l'air terrible, on ne peut pas s'empêcher de
les aimer. On a peur, on a envie de pleurer, et cependant l'on est content...
Et puis, ce qui est plus singulier, cela donne envie d'être habillé de même, de
dire et de faire les mêmes choses, et de: parler avec la même voix..."
L'un des quatre enfants, qui depuis quelques
secondes n'écoutait plus le discours de son camarade et observait avec une
fixité étonnante je ne sais quel point du ciel, dit tout à coup:
"Regardez, regardez là-bas...! Le voyez-vous? Il est assis sur ce
petit nuage isolé, ce petit nuage couleur de feu, qui marche doucement. Lui
aussi, on dirait qu'il nous regarde.
"Mais qui donc?" demandèrent les
autres.
"Dieu! répondit-il avec un accent parfait de
conviction. Ah! il est déjà bien loin; tout à l'heure vous ne pourrez plus le
voir. Sans doute, il voyage, pour visiter tous les pays. Tenez, il va passer
derrière cette rangée d'arbres qui est presque à l'horizon... et maintenant il
descend derrière le clocher... Ah! on ne le voit plus!" Et l'enfant resta
longtemps tourné du même côté, fixant sur la ligne qui sépare la terre du ciel
des yeux où brillait une inexprimable expression: d'extase et de regret.
"Est-il bête, celui-là, avec son bon Dieu,
que lui seul peut apercevoir! dit alors le troisième, dont toute la petite
personne était marquée d'une vivacité et d'une vitalité singulières. Moi, je
vais vous raconter comment il m'est arrivé quelque chose qui ne vous est jamais
arrivé, et qui est un peu plus intéressant que votre théâtre et vos nuages. --
Il y a quelques jours, mes parents m'ont emmené en voyage avec eux, et, comme
dans l'auberge où nous nous sommes arrêtés, il n'y avait pas assez de lits pour
nous tous, il a été décidé que je dormirais dans le même lit que ma bonne. --
Il attira ses camarades plus près de lui, et parla d'une voix plus basse. --
"Ça fait un singulier effet, allez, de n'être pas couché seul et d'être
dans un lit avec sa bonne, dans les ténèbres. Comme je ne dormais pas, je me
suis amusé pendant qu'elle dormait, à passer ma main sur ses bras, sur son cou
et sur ses épaules. Elle a les bras et le cou bien plus gros que toutes les
autres femmes, et la peau en est si douce, si douce qu'on dirait du papier à
lettre ou du papier de soie. J'y avais tant de plaisir que j'aurais longtemps
continué, si je n'avais pas eu peur, peur de la réveiller d'abord, et puis
encore peur de je ne sais quoi. Ensuite j'ai fourré ma tête dans ses cheveux
qui pendaient dans son dos, épais comme une crinière, et ils sentaient aussi
bon, je vous assure, que les fleurs du jardin, à cette heure-ci. Essayez, quand
vous pourrez, d'en faire autant que moi, et vous verrez!"
Le jeune auteur de cette prodigieuse révélation
avait, en faisant son récit, les yeux écarquillés par une sorte de stupéfaction
de ce qu'il éprouvait encore, et les rayons du soleil couchant, en glissant à
travers les boucles rousses de sa chevelure ébouriffée, y allumaient comme une
auréole sulfureuse de passion. Il était facile de deviner que celui-là ne
perdrait pas sa vie à chercher la Divinité dans les nuées, et qu'il la
trouverait fréquemment ailleurs.
Enfin le quatrième dit: "Vous savez que je
ne m'amuse guère à la maison; on ne me mène jamais au spectacle; mon tuteur est
trop avare; Dieu ne s'occupe pas de moi et de mon ennui, et je n'ai pas une
belle bonne pour me dorloter. Il m'a souvent semblé que mon plaisir serait
d'aller toujours droit devant moi, sans savoir où, sans que personne s'en
inquiète, et de voir toujours des pays nouveaux. Je ne suis jamais bien nulle
part, et je crois toujours que je serais mieux ailleurs que là où je suis. Eh
bien! j'ai vu, à la dernière foire du village, trois hommes qui vivent comme je
voudrais vivre. Vous n'y avez pas fait attention, vous autres. Ils étaient
grands, presque noirs et très-fiers, quoique en guenilles, avec l'air de
n'avoir besoin de personne. Leurs grands yeux sombres sont devenus tout à fait
brillants pendant qu'ils faisaient de la musique; une musique si surprenante
qu'elle donne envie tantôt de danser, tantôt de pleurer, ou de faire les deux à
la fois, et qu'on deviendrait comme fou si on les écoutait trop longtemps.
L'un, en traînant son archet sur son violon,
semblait raconter un chagrin, et l'autre, en faisant sautiller son petit
marteau sur les cordes d'un petit piano suspendu à son cou par une courroie,
avait l'air de se moquer de la plainte de son voisin, tandis que le troisième
choquait, de temps à autre, ses cymbales avec une violence extraordinaire. Ils
étaient si contents d'eux-mêmes, qu'ils ont continué à jouer leur musique de
sauvages, même après que la foule s'est dispersée. Enfin ils ont ramassé leurs
sous, ont chargé leur bagage sur leur dos, et sont partis. Moi, voulant savoir
où ils demeuraient, je les ai suivis de loin, jusqu'au bord de la forêt, où
j'ai compris seulement alors, qu'ils ne demeuraient nulle part.
Alors l'un a dit: "Faut-il déployer la
tente?"
"Ma foi! non!" a répondu l'autre,
"il fait une si belle nuit!"
Le troisième disait en comptant la recette:
"Ces gens-là ne sentent pas la musique, et leurs femmes dansent comme des
ours. Heureusement, avant un mois nous serons en Autriche, où nous trouverons
un peuple plus aimable."
"Nous ferions peut-être mieux d'aller vers
l'Espagne, car voici la saison qui s'avance; fuyons avant les pluies et ne
mouillons que notre gosier", a dit un des deux autres.
"J'ai tout retenu, comme vous voyez. Ensuite
ils ont bu chacun une tasse d'eau-de-vie et se sont endormis, le front tourné
vers les étoiles. J'avais eu d'abord envie de les prier de m'emmener avec eux
et de m'apprendre à jouer de leurs instruments; mais je n'ai pas osé, sans
doute parce qu'il est toujours très-difficile de se décider à n'importe quoi,
et aussi parce que j'avais peur d'être rattrapé avant d'être hors de
France."
L'air peu intéressé des trois autres camarades me
donna à penser que ce petit était déjà un incompris. Je le regardais
attentivement; il y avait dans son oeil et dans son front ce je ne sais quoi de
précocement fatal qui éloigne généralement la sympathie, et qui, je ne sais
pourquoi, excitait la mienne, au point que j'eus un instant l'idée bizarre que
je pouvais avoir un frère à moi-même inconnu.
Le soleil était couché. La nuit solennelle avait
pris place. Les enfants se séparèrent, chacun allant, à son insu, selon les
circonstances et les hasards, mûrir sa destinée, scandaliser ses proches et
graviter vers la gloire ou vers le déshonneur.
XXXII
Le Thyrse
À Franz Liszt
Qu'est-ce
qu'un thyrse? Selon le sens moral et poétique, c'est un emblème sacerdotal dans
la main des prêtres ou prêtresses célébrant la divinité dont ils sont les
interprètes et les serviteurs. Mais physiquement ce n'est qu'un bâton, un pur
bâton, perche à houblon, tuteur de vigne, sec, dur et droit. Autour de ce
bâton, dans des méandres capricieux, se jouent et folâtrent des tiges et des
fleurs, celles-ci sinueuses et fuyardes, celles-là penchées comme des cloches
ou des coupes renversées. Et une gloire étonnante jaillit de cette complexité
de lignes et de couleurs, tendres ou éclatantes. Ne dirait-on pas que la ligne
courbe et la spirale font leur cour à la ligne droite et dansent autour dans
une muette adoration? Ne dirait-on pas que toutes ces corolles délicates, tous
ces calices, explosions de senteurs et de couleurs, exécutent un mystique
fandango autour du bâton hiératique? Et quel est, cependant, le mortel
imprudent qui osera décider si les fleurs et les pampres ont été faits pour le
bâton, ou si le bâton n'est que le prétexte pour montrer la beauté des pampres
et des fleurs? Le thyrse est la représentation de votre étonnante dualité,
maître puissant et vénéré, cher Bacchant de la Beauté mystérieuse et
passionnée. Jamais nymphe exaspérée par l'invincible Bacchus ne secoua son
thyrse sur les têtes de ses compagnes affolées avec autant d'énergie et de
caprice que vous agitez votre génie sur les coeurs de vos frères. -- Le bâton,
c'est votre volonté, droite, ferme et inébranlable; les fleurs, c'est la
promenade de votre fantaisie autour de votre volonté; c'est l'élément féminin
exécutant autour du mâle ses prestigieuses pirouettes. Ligne droite et ligne
arabesque, intention et expression, roideur de la volonté, sinuosité du verbe,
unité du but, variété des moyens, amalgame tout-puissant et indivisible du
génie, quel analyste aura le détestable courage de vous diviser et de vous
séparer?
Cher Liszt, à travers les brumes, par delà les
fleuves, par-dessus les villes où les pianos chantent votre gloire, ou
l'imprimerie traduit votre sagesse, en quelque lieu que vous soyez, dans les
splendeurs de la ville éternelle ou dans les brumes des pays rêveurs que
console Cambrinus, improvisant des chants de délectation ou d'ineffable
douleur, ou confiant au papier vos méditations abstruses, chantre de la Volupté
et de l'Angoisse éternelles, philosophe, poëte et artiste, je vous salue en
l'immortalité!
XXXIII
Enivrez-vous
Il faut
être toujours ivre. Tout est là: c'est l'unique question. Pour ne pas sentir
l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre,
il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à
votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d'un palais,
sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous
vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la
vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui
gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez
quelle heure il est; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous
répondront: "Il est l'heure de s'enivrer! Pour n'être pas les esclaves martyrisés
du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse! De vin, de poésie ou de vertu,
à votre guise."
XXXIV
Déjà
Cent fois
déjà le soleil avait jailli, radieux ou attristé, de cette cuve immense de la
mer dont les bords ne se laissent qu'à peine apercevoir; cent fois il s'était
replongé, étincelant ou morose, dans son immense bain du soir. Depuis nombre de
jours, nous pouvions contempler l'autre côté du firmament et déchiffrer
l'alphabet céleste des antipodes. Et chacun des passagers gémissait et
grognait. On eût dit que l'approche de la terre exaspérait leur souffrance.
"Quand donc, disaient-ils, cesserons-nous de
dormir un sommeil secoué par la lame, troublé par un vent qui ronfle plus haut
que nous? Quand pourrons-nous manger de la viande qui ne soit pas salée comme
l'élément infâme qui nous porte? Quand pourrons-nous digérer dans un fauteuil
immobile?"
Il y en avait qui pensaient à leur foyer, qui
regrettaient leurs femmes infidèles et maussades, et leur progéniture criarde.
Tous étaient si affolés par l'image de la terre absente, qu'ils auraient, je
crois, mangé de l'herbe avec plus d'enthousiasme que les bêtes.
Enfin un rivage fut signalé; et nous vîmes, en
approchant, que c'était une terre magnifique, éblouissante. Il semblait que les
musiques de la vie s'en détachaient en un vague murmure, et que de ces côtes,
riches en verdures de toute sorte, s'exhalait, jusqu'à plusieurs lieues, une
délicieuse odeur de fleurs et de fruits.
Aussitôt chacun fut joyeux, chacun abdiqua sa mauvaise
humeur. Toutes les querelles furent oubliées, tous les torts réciproques
pardonnés; les duels convenus furent rayés de la mémoire, et les rancunes
s'envolèrent comme des fumées.
Moi seul j'étais triste, inconcevablement triste.
Semblable à un prêtre à qui on arracherait sa divinité, je ne pouvais, sans une
navrante amertume, me détacher de cette mer si monstrueusement séduisante, de
cette mer si infiniment variée dans son effrayante simplicité, et qui semble
contenir en elle et représenter par ses jeux, ses allures, ses colères et ses
sourires, les humeurs, les agonies et les extases de toutes les âmes qui ont
vécu, qui vivent et qui vivront!
En disant adieu à cette incomparable beauté, je
me sentais abattu jusqu'à la mort; et c'est pourquoi, quand chacun de mes
compagnons dit: "Enfin!" je ne pus crier que: "Déjà!"
Cependant c'était la terre, la terre avec ses
bruits, ses passions, ses commodités, ses fêtes; c'était une terre riche et
magnifique, pleine de promesses, qui nous envoyait un mystérieux parfum de rose
et de musc, et d'où les musiques de la vie nous arrivaient en un amoureux
murmure.
XXXV
Les fenêtres
Celui qui
regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de
choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n'est pas d'objet plus
profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu'une
fenêtre éclairée d'une chandelle. Ce qu'on peut voir au soleil est toujours
moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou
lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
Par delà des vagues de toits, j'aperçois une
femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne
sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque
rien, j'ai refait l'histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et
quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
Si c'eût été un pauvre vieux homme, j'aurais
refait la sienne tout aussi aisément.
Et je me couche, fier d'avoir vécu et souffert
dans d'autres que moi-même.
Peut-être me direz-vous: "Es-tu sûr que
cette légende soit la vraie?" Qu'importe ce que peut être la réalité
placée hors de moi, si elle m'a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je
suis?
XXXVI
Le désir de peindre
Malheureux
peut-être l'homme, mais heureux l'artiste que le désir déchire!
Je brûle de peindre celle qui m'est apparue si
rarement et qui a fui si vite, comme une belle chose regrettable derrière le
voyageur emporté dans la nuit. Comme il y a longtemps déjà qu'elle a disparu!
Elle est belle, et plus belle; elle est
surprenante. En elle le noir abonde: et tout ce qu'elle inspire est nocturne et
profond. Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son regard
illumine comme l'éclair: c'est une explosion dans les ténèbres.
Je la comparerais à un soleil noir, si l'on
pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur. Mais elle
fait plus volontiers penser à la lune, qui sans doute l'a marquée de sa
redoutable influence; non pas la lune blanche des idylles, qui ressemble à une
froide mariée, mais la lune sinistre et enivrante, suspendue au fond d'une nuit
orageuse et bousculée par les nuées qui courent; non pas la lune paisible et
discrète visitant le sommeil des hommes purs, mais la lune arrachée du ciel,
vaincue et révoltée, que les Sorcières thessaliennes contraignent durement à
danser sur l'herbe terrifiée!
Dans son petit front habitent la volonté tenace
et l'amour de la proie. Cependant, au bas de ce visage inquiétant, où des
narines mobiles aspirent l'inconnu et l'impossible, éclate, avec une grâce
inexprimable, le rire d'une grande bouche, rouge et blanche, et délicieuse, qui
fait rêver au miracle d'une superbe fleur éclose dans un terrain volcanique.
Il y a des femmes qui inspirent l'envie de les
vaincre et de jouir d'elles; mais celle-ci donne le désir de mourir lentement
sous son regard.
XXXVII
Les bienfaits de la lune
La Lune,
qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton
berceau, et se dit: "Cette enfant me plaît."
Et elle descendit moelleusement son escalier de
nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s'étendit sur toi
avec la tendresse souple d'une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face.
Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles.
C'est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement
agrandis; et elle t'a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour
toujours l'envie de pleurer.
Cependant, dans l'expansion de sa joie, la Lune
remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison
lumineux; et toute cette lumière vivante pensait et disait: "Tu subiras
éternellement l'influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu
aimeras ce que j'aime et ce qui m'aime: l'eau, les nuages, le silence et la
nuit; la mer immense et verte; l'eau informe et multiforme; le lieu où tu ne
seras pas; l'amant que tu ne connaîtras pas; les fleurs monstrueuses; les
parfums qui font délirer; les chats qui se pâment sur les pianos, et qui
gémissent comme les femmes, d'une voix rauque et douce!
"Et tu serais aimée de mes amants, courtisée
par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j'ai serré
aussi la gorge dans mes caresses nocturnes; de ceux-là qui aiment la mer, la
mer immense, tumultueuse et verte, l'eau informe et multiforme, le lieu où ils
ne sont pas, la femme qu'ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui
ressemblent aux encensoirs d'une religion inconnue, les parfums qui troublent
la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur
folie."
Et c'est
pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes
pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de
la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.
XXXVIII
Laquelle est la vraie?
J'ai
connu une certaine Bénédicta, qui remplissait l'atmosphère d'idéal, et dont les
yeux répandaient le désir de la grandeur, de la beauté, de la gloire et de tout
ce qui fait croire à l'immortalité.
Mais cette fille miraculeuse était trop belle
pour vivre longtemps, aussi est-elle morte quelques jours après que j'eus fait
sa connaissance, et c'est moi-même qui l'ai enterrée, un jour que le printemps
agitait son encensoir jusque dans les cimetières. C'est moi qui l'ai enterrée,
bien close dans une bière d'un bois parfumé et incorruptible comme les coffres
de l'Inde.
Et comme mes yeux restaient fichés sur le lieu où
était enfoui mon trésor, je vis subitement une petite personne qui ressemblait
singulièrement à la défunte, et qui, piétinant sur la terre fraîche avec une
violence hystérique et bizarre, disait en éclatant de rire:
"C'est moi, la vraie Bénédicta! C'est moi,
une fameuse canaille! Et pour la punition de ta folie et de ton aveuglement, tu
m'aimeras telle que je suis!"
Mais moi, furieux, j'ai répondu: "Non! non!
non!" Et pour mieux accentuer mon refus, j'ai frappé si violemment la
terre du pied que ma jambe s'est enfoncée jusqu'au genou dans la sépulture
récente, et que, comme un loup pris au piège, je reste attaché, pour toujours
peut-être, à la fosse de l'idéal.
XXXIX
Un cheval de race
Elle est
bien laide. Elle est délicieuse pourtant!
Le Temps et l'Amour l'ont marquée de leurs
griffes et lui ont cruellement enseigné ce que chaque minute et chaque baiser
emportent de jeunesse et de fraîcheur.
Elle est vraiment laide; elle est fourmi,
araignée, si vous voulez, squelette même; mais aussi elle est breuvage,
magistère, sorcellerie! en somme, elle est exquise.
Le Temps n'a pu rompre l'harmonie pétillante de
sa démarche ni l'élégance indestructible de son armature. L'Amour n'a pas
altéré la suavité de son haleine d'enfant; et le Temps n'a rien arraché de son
abondance crinière d'où s'exhale en fauves parfums toute la vitalité endiablée
du Midi français: Nîmes, Aix, Arles, Avignon, Narbonne, Toulouse, villes bénies
du soleil, amoureuses et charmantes!
Le Temps et l'Amour l'ont vainement mordue à
belles dents; ils n'ont rien diminué du charme vague, mais éternel, de sa
poitrine garçonnière.
Usée peut-être, mais non fatiguée, et toujours
héroïque, elle fait penser à ces chevaux de grande race que l'oeil du véritable
amateur reconnaît, même attelés à un carrosse de louage ou à un lourd chariot.
Et puis elle est si douce et si fervente! Elle
aime comme on aime en automne; on dirait que les approches de l'hiver allument
dans son coeur un feu nouveau, et la servilité de sa tendresse n'a jamais rien
de fatigant.
XL
Le miroir
Un homme
épouvantable entre et se regarde dans la glace.
"-- Pourquoi vous regardez-vous au miroir,
puisque vous ne pouvez vous y voir qu'avec déplaisir?"
L'homme épouvantable me répond: "--
Monsieur, d'après les immortels principes de 89, tous les hommes sont égaux en
droits; donc je possède le droit de me mirer; avec plaisir ou déplaisir, cela
ne regarde que ma conscience."
Au nom du bon sens, j'avais sans doute raison;
mais, au point de vue de la loi, il n'avait pas tort.
XLI
Le port
Un port
est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L'ampleur du
ciel, l'architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer,
le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser
les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement
compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à
entretenir dans l'âme le goût du rhythme et de la beauté. Et puis, surtout, il
y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n'a plus
ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur
le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de
ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s'enrichir.
XLII
Portraits de maîtresses
Dans un
boudoir d'hommes, c'est-à-dire dans un fumoir attenant à un élégant tripot,
quatre hommes fumaient et buvaient. Ils n'étaient précisément ni jeunes ni
vieux, ni beaux ni laids, mais vieux ou jeunes, ils portaient cette distinction
non méconnaissable des vétérans de la joie, cet indescriptible je ne sais quoi,
cette tristesse froide et railleuse qui dit clairement: "Nous avons
fortement vécu, et nous cherchons ce que nous pourrions aimer et estimer."
L'un d'eux jeta la causerie sur le sujet des
femmes. Il eût été plus philosophique de n'en pas parler du tout; mais il y a
des gens d'esprit qui, après boire, ne méprisent pas les conversations banales.
On écoute alors celui qui parle, comme on écouterait de la musique de danse.
"Tous les hommes, disait celui-ci, ont eu
l'âge de Chérubin: c'est l'époque où, faute de dryades, on embrasse, sans
dégoût, le tronc des chênes. C'est le premier degré de l'amour. Au second
degré, on commence à choisir. Pouvoir délibérer, c'est déjà une décadence.
C'est alors qu'on recherche décidément la beauté. Pour moi, messieurs, je me fais
gloire d'être arrivé, depuis longtemps, à l'époque climatérique du troisième
degré où la beauté elle-même ne suffit plus, si elle n'est assaisonnée par le
parfum? la parure, et caetera. J'avouerai même que j'aspire quelquefois, comme
à un bonheur inconnu, à un certain quatrième degré qui doit marquer le calme
absolu. Mais, durant toute ma vie, excepté à l'âge de Chérubin, j'ai été plus
sensible que tout autre à l'énervante sottise, à l'irritante médiocrité des
femmes. Ce que j'aime surtout dans les animaux, c'est leur candeur. Jugez donc
combien j'ai dû souffrir par ma dernière maîtresse. C'était la bâtarde d'un
prince. Belle, cela va sans dire; sans cela, pourquoi l'aurais-je prise? Mais
elle gâtait cette grande qualité par une ambition malséante et difforme.
C'était une femme qui voulait toujours faire l'homme. "Vous n'êtes pas un
homme!"
"Ah! si j'étais un homme! De nous deux,
c'est moi qui suis l'homme!" Tels étaient les insupportables refrains qui
sortaient de cette bouche d'où je n'aurais voulu voir s'envoler que des
chansons. A propos d'un livre, d'un poëme, d'un opéra pour lequel je laissais
échapper mon admiration: "Vous croyez peut-être que cela est très-fort?
disait-elle aussitôt; est-ce que vous vous connaissez en force? et elle argumentait.
"Un beau jour elle s'est mise à la chimie;
de sorte qu'entre ma bouche et la sienne je trouvai désormais un masque de
verre. Avec tout cela, fort bégueule. Si parfois je la bousculais par un geste
un peu trop amoureux, elle se convulsait comme une sensitive violée...
-- Comment cela a-t-il fini? dit l'un des trois
autres. Je ne vous savais pas si patient.
-- Dieu, reprit-il, mit le remède dans le mal. Un
jour je trouvai cette Minerve, affamée de force idéale, en tête-à-tête avec mon
domestique, et dans une situation qui m'obligea à me retirer discrètement pour
ne pas les faire rougir. Le soir je les congédiai tous les deux, en leur payant
les arrérages de leurs gages.
-- Pour moi, reprit l'interrupteur, je n'ai à me
plaindre que de moi-même. Le bonheur est venu habiter chez moi, et je ne l'ai
pas reconnu. La destinée m'avait, en ces derniers temps, octroyé la jouissance
d'une femme qui était bien la plus douce, la plus soumise et la plus dévouée
des créatures, et toujours prête! et sans enthousiasme! "Je le veux bien,
puisque cela vous est agréable." C'était sa réponse ordinaire. Vous
donneriez la bastonnade à ce mur ou à ce canapé, que vous en tireriez plus de
soupirs que n'en tiraient du sein de ma maîtresse les élans de l'amour le plus forcené.
Après un an de vie commune, elle m'avoua qu'elle n'avait jamais connu le
plaisir. Je me dégoûtai de ce duel inégal, et cette fille incomparable se
maria. J'eus plus tard la fantaisie de la revoir, et elle me dit, en me
montrant six beaux enfants: "Eh bien! mon cher ami, l'épouse est encore
aussi vierge que l'était votre maîtresse." Rien n'était changé dans
cette personne. Quelquefois je la regrette: j'aurais dû l'épouser."
Les autres se mirent à rire, et un troisième dit
à son tour:
"Messieurs, j'ai connu des jouissances que
vous avez peut-être négligées. Je veux parler du comique dans l'amour, et d'un
comique qui n'exclut pas l'admiration. J'ai plus admiré ma dernière maîtresse
que vous n'avez pu, je crois, haïr ou aimer les vôtres. Et tout le monde
l'admirait autant que moi. Quand nous entrions dans un restaurant, au bout de
quelques minutes, chacun oubliait de manger pour la contempler. Les garçons
eux-mêmes et la dame du comptoir ressentaient cette extase contagieuse jusqu'à
oublier leurs devoirs. Bref, j'ai vécu quelque temps en tête-à-tête avec un phénomène
vivant. Elle mangeait, mâchait, broyait, dévorait, engloutissait, mais avec
l'air le plus léger et le plus insouciant du monde. Elle m'a tenu ainsi
longtemps en extase. Elle avait une manière douce, rêveuse, anglaise et
romanesque de dire: "J'ai faim!" Et elle répétait ces mots jour et
nuit en montrant les plus jolies dents du monde, qui vous eussent attendris et
égayés à la fois. -- J'aurais pu faire ma fortune en la montrant dans les
foires comme monstre polyphage. Je la nourrissais bien; et cependant
elle m'a quitté... -- Pour un fournisseur aux vivres, sans doute?-- Quelque
chose d'approchant, une espèce d'employé dans l'intendance qui, par quelque
tour de bâton à lui connu, fournit peut-être à cette pauvre enfant la ration de
plusieurs soldats. C'est du moins ce que j'ai supposé.
-- Moi, dit le quatrième, j'ai enduré des
souffrances atroces par le contraire de ce qu'on reproche en général à
l'égoïste femelle. Je vous trouve mal venus, trop fortunés mortels, à vous
plaindre des imperfections de vos maîtresses!"
Cela fut dit d'un ton fort sérieux, par un homme
d'un aspect doux et posé, d'une physionomie presque cléricale, malheureusement
illuminée par des yeux d'un gris clair, de ces yeux dont le regard dit:
"Je veux!" ou: "Il faut!" ou bien: "Je ne pardonne
jamais!"
"Si, nerveux comme je vous connais, vous,
G.... lâches et légers comme vous êtes, vous deux, K... et J..., vous aviez été
accouplés à une certaine femme de ma connaissance, ou vous vous seriez enfuis,
ou vous seriez morts. Moi, j'ai survécu, comme vous voyez. Figurez-vous une
personne incapable de commettre une erreur de sentiment ou de calcul;
figurez-vous une sérénité désolante de caractère; un dévouement sans comédie et
sans emphase; une douceur sans faiblesse; une énergie sans violence. L'histoire
de mon amour ressemble à un interminable voyage sur une surface pure et polie
comme un miroir, vertigineusement monotone, qui aurait réfléchi tous mes
sentiments et mes gestes avec l'exactitude ironique de ma propre conscience, de
sorte que je ne pouvais pas me permettre un geste ou un sentiment déraisonnable
sans apercevoir immédiatement le reproche muet de mon inséparable spectre.
L'amour m'apparaissait comme une tutelle. Que de sottises elle m'a empêché de
faire, que je regrette de n'avoir pas commises! Que de dettes payées malgré
moi! Elle me privait de tous les bénéfices que j'aurais pu tirer de ma folie
personnelle. Avec une froide et infranchissable règle, elle barrait tous mes
caprices. Pour comble d'horreur, elle n'exigeait pas de reconnaissance, le
danger passé. Combien de fois ne me suis-je pas retenu de lui sauter à la
gorge, en lui criant: "Sois donc imparfaite, misérable! afin que je puisse
t'aimer sans malaise et sans colère!" Pendant plusieurs années, je l'ai
admirée, le coeur plein de haine. Enfin, ce n'est pas moi qui en suis mort!
-- Ah! firent les autres, elle est donc morte?
-- Oui! cela ne pouvait continuer ainsi. L'amour
était devenu pour moi un cauchemar accablant. Vaincre ou mourir, comme dit la
Politique, telle était l'alternative que m'imposait la destinée! Un soir, dans
un bois... au bord d'une mare..., après une mélancolique promenade où ses yeux,
à elle, réfléchissaient la douceur du ciel, et où mon coeur, à moi, était
crispé comme l'enfer...
-- Quoi!
-- Comment!
-- Que voulez-vous dire?
-- C'était inévitable. J'ai trop le sentiment de
l'équité pour battre, outrager ou congédier un serviteur irréprochable. Mais il
fallait accorder ce sentiment avec l'horreur que cet être m'inspirait; me
débarrasser de cet être sans lui manquer de respect. Que vouliez-vous que je
fisse d'elle, puisqu'elle était parfaite?"
Les trois autres compagnons regardèrent celui-ci
avec un regard vague et légèrement hébété, comme feignant de ne pas comprendre
et comme avouant implicitement qu'ils ne se sentaient pas, quant à eux,
capables d'une action aussi rigoureuse, quoique suffisamment expliquée
d'ailleurs.
Ensuite on fit apporter de nouvelles bouteilles,
pour tuer le Temps qui a la vie si dure, et accélérer la Vie qui coule si
lentement.
XLIII
Le galant tireur
Comme la
voiture traversait le bois, il la fit arrêter dans le voisinage d'un tir,
disant qu'il lui serait agréable de tirer quelques balles pour tuer le Temps.
Tuer ce monstre-là, n'est-ce pas l'occupation la plus ordinaire et la plus
légitime de chacun? -- Et il offrit galamment la main à sa chère, délicieuse et
exécrable femme, à cette mystérieuse femme à laquelle il doit tant de plaisirs,
tant de douleurs, et peut-être aussi une grande partie de son génie.
Plusieurs balles frappèrent loin du but proposé;
l'une d'elles s'enfonça même dans le plafond; et comme la charmante créature
riait follement, se moquant de la maladresse de son époux, celui-ci se tourna
brusquement vers elle, et lui dit: "Observez cette poupée, là-bas, à
droite, qui porte le nez en l'air et qui a la mine si hautaine. Eh bien! cher
ange, Je me figure que c'est vous." Et il ferma les yeux et il lâcha la
détente. La poupée fut nettement décapitée.
Alors s'inclinant vers sa chère, sa délicieuse,
son exécrable femme, son inévitable et impitoyable Muse, et lui baisant
respectueusement la main, il ajouta: "Ah! mon cher ange, combien je vous remercie
de mon adresse!"
XLIV
La soupe et les nuages
Ma petite
folle bien-aimée me donnait à dîner, et par la fenêtre ouverte de la salle à
manger je contemplais les mouvantes architectures que Dieu fait avec les
vapeurs, les merveilleuses constructions de l'impalpable. Et je me disais, à
travers ma contemplation: "-- Toutes ces fantasmagories sont presque aussi
belles que les yeux de ma belle bien-aimée, la petite folle monstrueuse aux
yeux verts."
Et tout à coup je reçus un violent coup de poing
dans le dos, et j'entendis une voix rauque et charmante, une voix hystérique et
comme enrouée par l'eau-de-vie, la voix de ma chère petite bien-aimée, qui
disait: " -- Allez-vous bientôt manger votre soupe, s... b... de marchand
de nuages?"
XLV
Le tir et le cimetière
-- A
la vue du cimetière, Estaminet. " -- Singulière enseigne, -- se dit
notre promeneur, -- mais bien faite pour donner soif! A coup sûr, le maître de
ce cabaret sait apprécier Horace et les poëtes élèves d'Epicure.
Peut-être même connaît-il le raffinement profond
des anciens Egyptiens, pour qui il n'y avait pas de bon festin sans squelette,
ou sans un emblème quelconque de la brièveté de la vie."
Et il entra, but un verre de bière en face des
tombes, et fuma lentement un cigare. Puis la fantaisie le prit de descendre
dans ce cimetière, dont l'herbe était si haute et si invitante, et où régnait
un si riche soleil.
En effet, la lumière et la chaleur y faisaient
rage, et l'on eût dit que le soleil ivre se vautrait tout de son long sur un
tapis de fleurs magnifiques engraissées par la destruction. Un immense
bruissement de vie remplissait l'air -- la vie des infiniment petits,-- coupé à
intervalles réguliers par la crépitation des coups de feu d'un tir voisin, qui
éclataient comme l'explosion des bouchons de champagne dans le bourdonnement
d'une symphonie en sourdine.
Alors, sous le soleil qui lui chauffait le
cerveau et dans l'atmosphère des ardents parfums de la Mort, il entendit une
voix chuchoter sous la tombe où il s'était assis. Et cette voix disait:
"Maudites soient vos cibles et vos carabines, turbulents vivants, qui vous
souciez si peu des défunts et de leur divin repos! Maudites soient vos
ambitions, maudits soient vos calculs, mortels impatients, qui venez étudier
l'art de tuer auprès du sanctuaire de la Mort! Si vous saviez comme le prix est
facile à gagner, comme le but est facile à toucher, et combien tout est néant,
excepté la Mort, vous ne vous fatigueriez pas tant, laborieux vivants, et vous
troubleriez moins souvent le sommeil de ceux qui depuis longtemps ont mis dans
le But, dans le seul vrai but de la détestable vie!"
XLVI
Perte d'auréole
"Eh!
quoi! vous ici, mon cher? Vous, dans un mauvais lieu! vous, le buveur de
quintessences! vous, le mangeur d'ambroisie! En vérité, il y a là de quoi me
surprendre.
-- Mon cher, vous connaissez ma terreur des
chevaux et des voitures. Tout à l'heure, comme je traversais le boulevard, en
grande hâte, et que je sautillais dans la boue, à travers ce chaos mouvant où
la mort arrive au galop de tous les côtés à la fois, mon auréole, dans un
mouvement brusque, a glissé de ma tête dans la fange du macadam. Je n'ai pas eu
le courage de la ramasser. J'ai jugé moins désagréable de perdre mes insignes
que de me faire rompre les os. Et puis, me suis-je dit, à quelque chose malheur
est bon. Je puis maintenant me promener incognito, faire des actions basses, et
me livrer à la crapule, comme les simples mortels. Et me voici, tout semblable
à vous, comme vous voyez!
-- Vous devriez au moins faire afficher cette
auréole, ou la faire réclamer par le commissaire.
-- Ma foi! non. Je me trouve bien ici. Vous seul,
vous m'avez reconnu. D'ailleurs la dignité m'ennuie. Ensuite je pense avec joie
que quelque mauvais poëte la ramassera et s'en coiffera impudemment. Faire un
heureux, quelle jouissance! et surtout un heureux qui me fera rire! Pensez à X,
ou à Z! Hein! comme ce sera drôle!"
XLVII
Mademoiselle Bistouri
Comme
j'arrivais à l'extrémité du faubourg, sous les éclairs du gaz, je sentis un
bras qui se coulait doucement sous le mien, et j'entendis une voix qui me
disait à l'oreille: "Vous êtes médecin, monsieur?"
Je regardai; c'était une grande fille, robuste,
aux yeux très-ouverts, légèrement fardée, les cheveux flottant au vent avec les
brides de son bonnet.
"-- Non; je ne suis pas médecin. Laissez-moi
passer. -- Oh! si! vous êtes médecin. Je le vois bien. Venez chez moi. Vous
serez bien content de moi, allez! -- Sans doute, j'irai vous voir, mais plus
tard, après le médecin, que diable!... Ah! ah! -- fit-elle, toujours suspendue
à mon bras, et en éclatant de rire, -- vous êtes un médecin farceur, j'en ai
connu plusieurs dans ce genre-là. Venez."
J'aime passionnément le mystère, parce que j'ai
toujours l'espoir de le débrouiller. Je me laissai donc entraîner par cette
compagne, ou plutôt par cette énigme inespérée.
J'omets la description du taudis; on peut la
trouver dans plusieurs vieux poëtes français bien connus. Seulement, détail non
aperçu par Régnier, deux ou trois portraits de docteurs célèbres étaient
suspendus aux murs.
Comme je fus dorloté! Grand feu, vin chaud,
cigares; et en m'offrant ces bonnes choses et en allumant elle-même un cigare,
la bouffonne créature me disait: "Faites comme chez vous, mon ami,
mettez-vous à l'aise. Ça vous rappellera l'hôpital et le bon temps de la
jeunesse. -- Ah çà! où donc avez-vous gagné ces cheveux blancs? Vous n'étiez
pas ainsi, il n'y a pas encore bien longtemps, quand vous étiez interne de L...
Je me souviens que c'était vous qui l'assistiez dans les opérations graves. En
voilà un homme qui aime couper, tailler et rogner! C'était vous qui lui tendiez
les instruments, les fils et les éponges. -- Et comme, l'opération faite, il
disait fièrement, en regardant sa montre: "Cinq minutes, messieurs! -- Oh!
moi, je vais partout. Je connais bien ces Messieurs."
Quelques instants plus tard, me tutoyant, elle
reprenait son antienne, et me disait: "Tu es médecin, n'est-ce pas, mon
chat?"
Cet inintelligible refrain me fit sauter sur mes
jambes. "Non! criai-je furieux.
-- Chirurgien, alors?
-- Non! non! à moins que ce ne soit pour te
couper la tête! S... s... c... de s... m...!
-- Attends, reprit-elle, tu vas voir."
Et elle tira d'une armoire une liasse de papiers,
qui n'était autre chose que la collection des portraits des médecins illustres
de ce temps, lithographiés par Maurin, qu'on a pu voir étalée pendant plusieurs
années sur le quai Voltaire.
"Tiens! le reconnais-tu celui-ci?
-- Oui! c'est X. Le nom est au bas d'ailleurs;
mais je le connais personnellement.
-- Je savais bien! Tiens! voilà Z., celui qui
disait à son cours, en parlant de X.: "Ce monstre qui porte sur son visage
la noirceur de son âme!" Tout cela, parce que l'autre n'était pas de son
avis dans la même affaire! Comme on riait de ça à l'Ecole, dans le temps! Tu
t'en souviens? -- Tiens, voilà K., celui qui dénonçait au gouvernement les
insurgés qu'il soignait à son hôpital. C'était le temps des émeutes. Comment
est-ce possible qu'un si bel homme ait si peu de coeur? -- Voici maintenant W.,
un fameux médecin anglais; je l'ai attrapé à son voyage à Paris. Il a l'air
d'une demoiselle, n'est-ce pas?"
Et comme je touchais à un paquet ficelé, posé
aussi sur le guéridon: "Attends un peu, dit-elle; -- ça, c'est les
internes, et ce paquet-ci, c'est les externes."
Et elle déploya en éventail une masse d'images
photographiques, représentant des physionomies beaucoup plus jeunes.
"Quand nous nous reverrons, tu me donneras
ton portrait, n'est-ce pas, chéri?
-- Mais, lui dis-je, suivant à mon tour, moi
aussi, mon idée fixe, -- pourquoi me crois-tu médecin?
-- C'est que tu es si gentil et si bon pour les
femmes!
-- Singulière logique! me dis-je à moi-même.
-- Oh! je ne m'y trompe guère; j'en ai connu un
bon nombre. J'aime tant ces messieurs, que, bien que je ne sois pas malade, je
vais quelquefois les voir, rien que pour les voir. Il y en a qui me disent
froidement: "Vous n'êtes pas malade du tout!" Mais il y en a d'autres
qui me comprennent, parce que je leur fais des mines.
-- Et quand ils ne te comprennent pas...?
-- Dame! comme je les ai dérangés inutilement,
je laisse dix francs sur la cheminée. -- C'est si bon et si doux, ces hommes-là!
-- J'ai découvert à la Pitié un petit interne, qui est joli comme un ange, et
qui est poli! et qui travaille, le pauvre garçon! Ses camarades m'ont dit qu'il
n'avait pas le sou, parce que ses parents sont des pauvres qui ne peuvent rien
lui envoyer. Cela m'a donné: confiance. Après tout, je suis assez belle femme,
quoique pas trop jeune. Je lui ai dit: " Viens me voir, viens me voir
souvent. Et avec moi, ne te gêne pas; je n'ai pas besoin d'argent." Mais
tu comprends que je lui ai fait entendre ça par une foule de façons; je ne le
lui ai pas dit tout crûment; j'avais si peur de l'humilier, ce cher enfant! --
Eh bien! croirais-tu que j'ai une drôle d'envie que je n'ose pas lui dire? --
Je voudrais qu'il vînt me voir avec sa trousse et son tablier, même avec un peu
de sang dessus!"
Elle dit cela d'un air fort candide, comme un
homme sensible dirait à une comédienne qu'il aimerait: "Je veux vous voir
vêtue du costume que vous portiez dans ce fameux rôle que vous avez créé."
Moi, m'obstinant, je repris: "Peux-tu te
souvenir de l'époque et de l'occasion où est née en toi cette passion si
particulière?"
Difficilement je me fis comprendre; enfin j'y
parvins: Mais alors elle me répondit d'un air très-triste, et même, autant que
je peux me souvenir, en détournant les yeux: " Je ne sais pas... je ne me
souviens pas."
Quelles bizarreries ne trouve-t-on pas dans une
grande ville, quand on sait se promener et regarder? La vie fourmille de
monstres innocents. -- Seigneur, mon Dieu! vous, le Créateur, vous, le Maître;
vous qui avez fait la Loi et la Liberté; vous, le souverain qui laissez faire,
vous, le juge qui pardonnez; vous qui êtes plein de motifs et de causes, et qui
avez peut-être mis dans mon esprit le goût de l'horreur pour convertir mon coeur,
comme la guérison au bout d'une lame; Seigneur, ayez pitié, ayez pitié des fous
et des folles! O Créateur! peut-il exister des monstres aux yeux de Celui-là
seul qui sait pourquoi ils existent, comment ils se sont faits et comment ils
auraient pu ne pas se faire?
XLVIII
Any where out of the world
N'importe où hors du monde
Cette vie
est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit.
Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu'il guérirait
à côté de la fenêtre.
Il me semble que je serais toujours bien là où je
ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans
cesse avec mon âme.
"Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que
penserais-tu d'habiter Lisbonne? Il doit y faire chaud, et tu t'y
ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l'eau; on dit
qu'elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal,
qu'il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût; un paysage fait
avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir!"
Mon âme ne répond pas.
"Puisque tu aimes tant le repos, avec le
spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre
béatifiante? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent
admiré l'image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes
les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons?"
Mon âme reste muette.
"Batavia te sourirait peut-être davantage?
Nous y trouverions d'ailleurs l'esprit de l'Europe marié à la beauté
tropicale."
Pas un mot. -- Mon âme serait-elle morte?
"En es-tu donc venue à ce point
d'engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal? S'il en est ainsi,
fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. -- Je tiens notre
affaire, pauvre âme! Nous ferons nos malles pour Bornéo. Allons plus loin
encore, à l'extrême bout de la Baltique; encore plus loin de la vie, si c'est
possible; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu'obliquement la
terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la
variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons
prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores
boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets
d'un feu d'artifice de l'Enfer!"
Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle
me crie: "N'importe où! n'importe où! pourvu que ce soit hors de ce
monde!"
XLIX
Assommons les pauvres
Pendant
quinze jours je m'étais confiné dans ma chambre, et je m'étais entouré des
livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans); je veux
parler des livres où il est traité de l'art de rendre les peuples heureux, sages
et riches, en vingt-quatre heures. J'avais donc digéré, -- avalé, veux-je dire,
-- toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, -- de
ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui
leur persuadent qu'ils sont tous des rois détrônés. -- On ne trouvera pas
surprenant que je fusse alors dans un état d'esprit avoisinant le vertige ou la
stupidité.
Il m'avait semblé seulement que je sentais,
confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d'une idée supérieure à
toutes les formules de bonne femme dont j'avais récemment parcouru le
dictionnaire. Mais ce n'était que l'idée d'une idée, quelque chose d'infiniment
vague.
Et je sortis avec une grande soif. Car le goût
passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air
et des rafraîchissants.
Comme j'allais entrer dans un cabaret, un
mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui
culbuteraient les trônes, si l'esprit remuait la matière, et si l'oeil d'un
magnétiseur faisait mûrir les raisins.
En même temps, j'entendis une voix qui chuchotait
à mon oreille, une voix que je reconnus bien; c'était celle d'un bon Ange, ou
d'un bon Démon, qui m'accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon,
pourquoi n'aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n'aurais-je pas l'honneur,
comme Socrate, d'obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du
bien-avisé Baillarger?
Il existe cette différence entre le Démon de
Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour
défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer,
persuader. Ce pauvre Socrate n'avait qu'un Démon prohibiteur; le mien est un
grand affirmateur, le mien est un Démon d'action, un Démon de combat.
Or, sa voix me chuchotait ceci: "Celui-là
seul est l'égal d'un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la
liberté, qui sait la conquérir."
Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D'un
seul coup de poing, je lui bouchai un oeil, qui devint, en une seconde, gros
comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme
je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m'étant peu exercé à la
boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d'une main par le
collet de son habit, de l'autre, je l'empoignai à la gorge, et je me mis à lui
secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j'avais
préalablement inspecté les environs d'un coup d'oeil, et que j'avais vérifié
que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour un assez long temps, hors
de la portée de tout agent de police.
Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le
dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire
affaibli, je me saisis d'une grosse branche d'arbre qui traînait à terre, et je
le battis avec l'énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un
beefsteak.
Tout à coup, -- ô miracle! ô jouissance du
philosophe qui vérifie l'excellence de sa théorie! -- je vis cette antique
carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n'aurais jamais
soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de
haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me
pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d'arbre me
battit dru comme plâtre. -- Par mon énergique médication, je lui avais donc
rendu l'orgueil et la vie.
Alors, je lui fis force signes pour lui faire
comprendre que je considérais la discussion comme finie; et me relevant avec la
satisfaction d'un sophiste du Portique, je lui dis: "Monsieur, vous
êtes mon égal! veuillez me faire l'honneur de partager avec moi ma bourse;
et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu'il faut appliquer à
tous vos confrères, quand ils vous demanderont l'aumône, la théorie que j'ai eu
la douleur d'essayer sur votre dos."
Il m'a bien juré qu'il avait compris ma théorie,
et qu'il obéirait à mes conseils.
L
Les bons chiens
À M. Joseph Stevens
Je n'ai
jamais rougi, même devant les jeunes écrivains de mon siècle, de mon admiration
pour Buffon: mais aujourd'hui ce n'est pas l'âme de ce peintre de la nature
pompeuse que j'appellerai à mon aide. Non.
Bien plus volontiers je m'adresserais à Sterne,
et je lui dirais: "Descends du ciel, ou monte vers moi des champs
Elyséens, pour m'inspirer en faveur des bons chiens, des pauvres chiens, un
chant digne de toi, sentimental farceur, farceur incomparable! Reviens à
califourchon sur ce fameux âne qui t'accompagne toujours dans la mémoire de la
postérité; et surtout que cet âne n'oublie pas de porter, délicatement suspendu
entre ses lèvres, son immortel macaron!"
Arrière la muse académique! Je n'ai que faire de
cette vieille bégueule. J'invoque la muse familière, la citadine, la vivante,
pour qu'elle m'aide à chanter les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens
crottés, ceux-là que chacun écarte, comme pestiférés et pouilleux, excepté le
pauvre dont ils sont les associés, et le poëte qui les regarde d'un oeil
fraternel.
Fi du chien bellâtre, de ce fat quadrupède,
danois, king-charles, carlin ou gredin, si enchanté de lui-même qu'il s'élance
indiscrètement dans les jambes ou sur les genoux du visiteur, comme s'il était
sûr de plaire, turbulent comme un enfant, sot comme une lorette, quelquefois
hargneux et insolent comme un domestique! Fi surtout de ces serpents à quatre
pattes, frissonnants et désoeuvrés, qu'on nomme levrettes, et qui ne logent
même pas dans leur museau pointu assez de flair pour suivre la piste d'un ami,
ni dans leur tête aplatie assez d'intelligence pour jouer au domino!
A la niche, tous ces fatigants parasites!
Qu'ils retournent à leur niche soyeuse et
capitonnée! Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile,
le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l'instinct, comme celui
du pauvre, du bohémien et de l'histrion, est merveilleusement aiguillonné par
la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences!
Je chante les chiens calamiteux, soit ceux qui
errent, solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux
qui ont dit à l'homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels:
"Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une
espèce de bonheur!"
"Où vont les chiens?" disait
autrefois Nestor Roqueplan dans un immortel feuilleton qu'il a sans doute
oublié, et dont moi seul, et Sainte-Beuve peut-être, nous nous souvenons
encore: aujourd'hui.
Où vont les chiens, dites-vous, hommes peu
attentifs? Ils vont à leurs affaires.
Rendez-vous d'affaires, rendez-vous d'amour. A
travers la brume, à travers la neige, à travers la crotte, sous la canicule
mordante, sous la pluie ruisselante, ils vont, ils viennent, ils trottent, ils
passent sous les voitures, excités par les puces, la passion, le besoin ou le
devoir. Comme nous, ils se sont levés de bon matin, et ils cherchent leur vie
où courent à leurs plaisirs.
Il y en a qui couchent dans une ruine de la
banlieue et qui viennent, chaque jour, à heure fixe, réclamer la sportule à la
porte d'une cuisine: du Palais-Royal; d'autres qui accourent, par troupes, de
plus de cinq lieues, pour partager le repas que leur a préparé la charité de
certaines pucelles sexagénaires, dont le coeur inoccupé s'est donné aux bêtes,
parce que les hommes imbéciles n'en veulent plus.
D'autres qui, comme des nègres marrons, affolés
d'amour, quittent, à de certains jours, leur département pour venir à la ville,
gambader pendant une heure autour d'une belle chienne, un peu négligée dans sa
toilette; mais fière et reconnaissante.
Et ils sont tous très-exacts, sans carnets, sans
notes et sans portefeuilles.
Connaissez-vous la paresseuse Belgique, et
avez-vous admiré, comme moi, tous ces chiens vigoureux attelés à la charrette
du boucher, de la laitière ou du boulanger, et qui témoignent, par leurs
aboiements triomphants, du plaisir orgueilleux qu'ils éprouvent à rivaliser
avec les chevaux?
En voici deux qui appartiennent à un ordre encore
plus civilisé. Permettez-moi de vous introduire dans la chambre: du
saltimbanque absent. Un lit, en bois peint, sans rideaux, des couvertures
traînantes et souillées de punaises, deux chaises de paille, un poêle de fonte,
un ou deux instruments de musique détraqués. Oh! le triste mobilier! Mais
regardez, je vous prie, ces deux personnages intelligents, habillés de
vêtements à la fois éraillés et somptueux, coiffés comme des troubadours ou des
militaires, qui surveillent,: avec une attention de sorciers, l'oeuvre sans
nom qui mitonne sur le poêle allumé, et au centre de laquelle une longue
cuiller se dresse, plantée comme un de ces mâts aériens qui annoncent que la
maçonnerie est achevée. N'est-il pas juste que de si zélés comédiens ne se
mettent pas en route sans avoir lesté leur estomac d'une soupe puissante et
solide? Et ne pardonnerez-vous pas un peu de sensualité à ces pauvres diables
qui ont à affronter tout le jour l'indifférence du public et les injustices
d'un directeur qui se fait la grosse part et mange à lui seul plus de soupe que
quatre comédiens?
Que de fois j'ai contemplé, souriant et attendri,
tous ces philosophes à quatre pattes, esclaves complaisants, soumis ou dévoués,
que le dictionnaire républicain pourrait aussi bien qualifier d'officieux,
si la république, trop occupée du bonheur des hommes, avait le temps de
ménager l'honneur des chiens!
Et que de fois j'ai pensé qu'il y avait peut-être
quelque part (qui sait, après tout?), pour récompenser tant de courage, tant de
patience et de labeur, un paradis spécial pour les bons chiens, les pauvres
chiens, les chiens crottés et désolés. Swedenborg affirme bien qu'il y en a un
pour les Turcs et un pour les Hollandais!
Les bergers de Virgile et de Théocrite
attendaient, pour prix de leurs chants alternés, un bon fromage, une flûte du
meilleur faiseur ou une chèvre aux mamelles gonflées. Le poëte qui a chanté les
pauvres chiens a reçu pour récompense un beau gilet, d'une couleur, à la fois
riche et fanée, qui fait penser aux soleils d'automne, à la beauté des femmes
mûres et aux étés de la Saint-Martin.
Aucun de ceux qui étaient présents dans la
taverne de la rue Villa-Hermosa n'oubliera avec quelle pétulance le peintre
s'est dépouillé de son gilet en faveur du poëte, tant il a bien compris qu'il
était bon et honnête de chanter les pauvres chiens.
Tel un magnifique tyran italien, du bon temps,
offrait au divin Arétin soit une dague enrichie de pierreries, soit un manteau
de cour, en échange d'un précieux sonnet ou d'un curieux poëme satirique.
Et toutes les fois que le poëte endosse le gilet
du peintre, il est contraint de penser aux bons chiens, aux chiens philosophes,
aux étés de la Saint-Martin et à la beauté des femmes très-mûres.
Le coeur content, je suis
monté sur la montagne
D'où l'on peut contempler la ville en son
ampleur,
Hôpital, lupanar, purgatoire, enfer, bagne,
Où toute énormité fleurit comme une fleur.
Tu sais bien, ô Satan,
patron de ma détresse,
Que je n'allais pas là pour répandre un vain
pleur
Mais comme un vieux paillard d'une vieille
maîtresse,
Je voulais m'enivrer de l'énorme catin
Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse.
Que tu dormes encor dans les draps du matin,
Lourde, obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes
Dans les voiles du soir passementés d'or fin,
Je t'aime, ô capitale
infâme! Courtisanes
Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs
Que ne comprennent pas les vulgaires profanes.